LTBRAIiY OF (jONGRESS. î
# - • 0
t' UNITED STATES i!F AMERICA. !
X
« Quiconque a beaucoup vu « Peut avoir beaucoup retenu. »
La FoîyTi.I5E.
« Curiosity is a permanent and certain « Characterisîic of a vigerous intellect. »
JoHiySGÎÎ.
VOYAGE
ET
X.A BASmA-ORIESJTAZ., ILES MISSIONS D'UKUCUAT- ET LA FROVmCE BE mO-GHAMBE-BO-Sni^o
(de 1830 A 1834.) Suivi de
CONSIDÉRATIONS
Sur l'état du Commerce Français à l'extérieur, et principalement au Brésil et au Rio-de-la-Pîata.
Û^edie au ^ommetce i)u £^avte.
PAR ARSÈNE ÏSABELLE.
HAVRE»
IMPRIMERIE DE J. MORLENT5 Pi.ACE DE LA COMÉDIE.
CO^IPOSANT LE COMMERCE Dl HAVRE.
a '^^ifr^ dan/ €'n/'€'»ne-?nr'n/ /^'erj a//e (/tf c-Z^^r/i'ie,
INTRODUCTION
J^ai toujours eu un penchant irrésistible pour les voyages, aussi j'en ai dévoré un grand nom- bre , à commencer par les Gullwer's trai^els jus- qu'au Voyage pittoresque autour du Monde.
4
Ces Jectiires ne pouvaient manquer de faire naître en moi le désir de voyager : notez en outre que je suis curieux à l'excès !
Je faisais ces aveux naïfs à l'un de nos sa- vans les plus spirituels qui a fait une étude approfondie de la phroenologie et de la pliy- siognomonie , ces sciences si célèbres des Gall , des Lavater et des Porta. — Il me répondit en souriant : a Je n'avais pas besoin de cette coniidence pour connaître vos penclians et la prédominance de votre esprit ; lors -même que vous voudriez dissimuler, vous avez trois bosses au front qui vous trahiraient.)) — Je partis, bien involontairement d'un éclat de rire; mais le savant plirœnologiste , sans se déconcerter, reprit avec plus de sérieux. — « Ce n'est point une plaisanterie! Vous avez , d'abord, la bosse de la mémoire des faits , de la curiosité et de l'aptitude à vous instruire; puis celles de la mémoire des lieux , de l'amour des voyages et du changement. Ce sont des proéminences qui indiquent , à ne pas s'y méprendre, le siège et la prédominance des différentes facultés et aptitudes de votre esprit. »!' ajouterai qu'elles vous tyranisent, qu'elles exercent une influence irrésisti]>îe sur votre volonté et qu'il était écrit
}à , dans les replis de votre cerveau , et non dans le Ciel , que vous voyageriez. )> — Vous croyez donc au système du docteur Gall? — — Certes j'y crois ! et comment n'y croirais- je pas ? puisque les aveux que vous venez de me faire viennent confirmer l'opinion que je m'étais formée de vous ?... Allez, vous êtes une colonne vivante ajoutée au monument de la gloire de Gall M )>
Donc je suis né curieux et cette curiosité m'a porté à voyager. Coimne on paraissait me faire un crime de cette prédominance de mon esprit, je voulus en avoir la conscience nette ; je me mis à rechercher quelle avait été l'o- pinion des philosophes et des moralistes sur ce point : j'avoue que je fus peu flatté de cette pensée de Pascal : (c La curiosité ri est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. » — C'est je crois une sentence qui manque de justesse, une définition trop abso- lue ; elle est en désaccord avec la raison et la tendance de l'esprit humain; et, d'ailleurs, ne doit-on pas distinguer les penchans qui viennent de la nature , de ceux qui viennent de l'opinion ?
A Voyez 1.1 iK>(e A.
Pascal, ou a feint de l'ignorer, ce qui serait une perfidie, ou ne le savait pas, ce qui serait par- donnable. Rousseau vint rétablir le calme dans mon âme , en donnant un but plus noble à la passion qui me dominait; au livre m d'Emile je trouvai ce baume consolateur :
(( Il est une ardeur de savoir qui n'est fondée que sur le désir d'être estimé savant ; mais il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle pour tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être, l'impossibi- lité de contenter pleinement ce désir, lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d'y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne se fait qu'en proportion de nos passions et de nos lumières. »
Le philosophe de Genève a peut-être inspiré son digne ami Bernardin-de-Saint-Pierre , lors- f[ue celui-ci a dit dans ses Dialogues ]ihilosophi- ques :
(c La vérité , qui agrandit et fortifie Tâme , excite en nous cette curiosité naturelle qui nous porte à tout connaître , à tout entreprendre et
à tout oser ; elle est un besoin pour le cœur humain. »
Mais certes il ne doit pas avoir exercé d'in Iluence sur l'esprit du docteur Johnson , excellent moraliste; or, voici ce qu'on Ht dans Rambler :
« Curiosity is oneof the permanent and certain « characteristics of a vigorous intellect. Every « advance into knowledge opens new prospects « and produces new incitments to further pro- « gress. »
» La curiosité est un des signes certains et permanens d'une vigoureuse intelligence. Cha- que pas que l'on fait dans les connaissances ouvre de nouvelles vues et produit de nouveaux encouragemens à de plus grands progrès. »
Very well! m'écriai-je, ceci soulage diablement ma conscience ! Voilà des autorités assez respec- tables pour moi et irrécusables pour d'autres ; cela me suffit. Allons il faut voyager, voir par moi-même , voir beaucoup ;
Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup reteuUc
Si ma cm^iosité ne se satisfait pas , mon âme , du moins, se fortifiera par l'adversité.
Convaincu de plus en plus de l'utilité des voya- ges, persuadé avec J.-J. Rousseau et avec M. le comte de Laborde qu'ils sont un très-puissant moyen de perfectionner notre éducation, de dé- velopper notre intelligence , je me suis dit , comme Usbeck des Lettres Persanes : a Nous sommes nés dans un pays florissant , mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances et que la lumière orientale dût seule nous éclairer, w
Je choisis alors pour satisfaire mon ardente curiosité , l'ancienne vice-royauté de Buénos- Ayres , d'où se sont formées, depuis l'émancipa- tion , la confédération du Rio- de-la- Plata , qui compte plus de républiques que la vice-royauté ne comptait de provinces ; la Banda-Oriental ou république de l'Uruguay , appelée aussi Cis- Platina par les Brésiliens, qui en avaient fait une province de leur empire ; la république de Bolivia , formée des provinces du Haut-Pérou , et enfin le Paraguay, formant un état tout particulier, soumis au pouvoir dictatorial d'un chef bizarre.
Le lustre que jetaient au loin les amies triom- phantes de ces intrépides républicains pendant les guerres de leur indépendance, et surtout la sagesse tant prônée de leurs législateurs , joints au désir que j'avais de tirer parti de quel- ques faibles connaissances en histoire naturelle, me faisaient souhaiter de connaître ces vastes contrées, déjà parcomuies, il est vrai, mais à des époques reculées. Il s'agissait d'explorer les 745,000 milles carrés de superficie compris en- tre les Andes du Chili, Bolivia, le grand pays du Chaco , le Paraguay , le Brésil et TOcéan-At- lantique, jusqu'au détroit de Magellan.
Quand je me disposai à partir, vers la fin de 1829, le gouvernement de Buénos-Ayres ve- nait de faire la paix avec celui du Brésil. Les armées victorieuses de la république argen- tine étaient rentrées dans leur patrie, et les différens corps distribués dans les provinces res- pectives. On espérait que , libres d'ennemis à l'extérieur, tous ces peuples allaient enfin travail- ler activement et d'un commun accord à leur constitution politique , jusqu'alors éludée par dif- férens motifs. Une nouvelle révolution avait éclaté , il est vrai , à Buénos-Ayres même , à la fin de 1828; mais le chef militaire qui l'avait di-
— 10 —
rigëe ayant été vaincu par les milices de la cam- pagne, tout paraissait devoir rentrer dans l'ordre. Je fis mes préparatifs sans aucune crainte.
Mon itinéraire était tracé ainsi : je devais d'a- bord débarquer à Buénos-Ayres , puis me rendre de suite , par terre , à Mendoza , au pied de la Cordillera des Andes, où j'avais un ami dévoué ^ Mon intention étant de visiter toutes les provin- ces du Rio-de-la Plata , je voulais commencer par le versant oriental des iVndes, qui comprend cel- les de Mendoza ou de Cuyo, de San-Juan, la Rioja, Salta, Jujui et Catamarca; m' arrêter au Tucuman - , lequel mérite un examen plus long, par la variété de ses productions naturelles , puis, redescendre par Santiago-del-Estero , Cor- dova et Santa-Fé ; de là remonter le majestueux Parana , principal affluent de la Plata , jusqu'aux frontières du dictarorat dvi Paraguay, en visitant l'Entre-Rios et Corrientes; traverser cette der- nière province , ainsi que les anciennes Missions
! Aiiaiole de Cl) y, jeune homme dont la biavoure îiéroïque et
son enUioiisiasme pour la bonne cause , (devenus trop célèbres dans ces provinces), excitèrent Tanimosité du féroce et farouche Quhoga. C'est un terrible exemple pour les étrangers qui seraient tentés de Timiter dans un pays qui n'est pas le leur.
- Prononcez Touconmann.
— lî —
pour me rendre à la Banda Oriental , que je de- vais parcourir jusqu'à Montëvideo. De cette capi- taie je pensais me rendre par mer à la côte de Patagonie , et, de ce point intéressant , revenir à Buenos- Ayres par l'intérieur de sa province.
Cet itinéraire formait , comme on le voit , un plan d'exploration assez vaste, hérissé de plus d'une difficulté, sans compter les dangers, les privations , les fatigues extrêmes qui , suivant les romantiques, font tout le charme d'un voyage; je croyais avoir tout calculé, tout prévu (j'étais à l'âge où l'on ne doute de rien), et puis j'espé- rais décider mon hrave ami de Ch y à m'ac-
compagner.
Voulant faire une collection complète des pro- ductions naturelles de toutes les contrées que je parcourrais, je m' étais pourvu d'armes excellentes, de munitions, d'instrumens nécessaires, tant à la chasse qu'à la préparation des animaux, de dro- gues pour leur conservation, d'étoupe pour les bourrer , de papier et d'une coquette ^ pour sé- cher les plantes, etc., etc. ; jusqu'à des yeux d'é- mail, aiin de reproduire avec plus d'exactitude
1 Presse à herbier, inventée par M. Coquet.
— 12 —
la couleur des yeux des animaux. J'avais, pour m' aider, emmené à mes frais un jeune prépara- teur assez habile * , qui s'était engagé par contrat à m' accompagner partout, moyennant un double de mes collections. Devant aussi faire des obser- vations météorologiques et déterminer la hauteur de quelques points importans sous le double rap- port géographique et géologique , j'emportais un baromètre, un thermomètre, un hygromètre, une boussole à méridien et une montre à secon- des. J'étais aussi pourvu des meilleurs ouvrages d'histoire naturelle et d'autres livres non moins utiles à consulter.
Jusque-là tout était pour le mieux; je pouvais me bercer de l'espoir assez Uatteur d'enrichir le domaine des sciences naturelles, sinon d'obser- vations bien importantes (à cause de mes trop faibles connaissances), du moins de collections préparées et conservées avec un soin tout parti- culier.
Ce voyage aventureux se faisant à mes frais , je dus emporter les fonds dont je supposais avoir besoin pendant une absence de quatre à cinq ans;
1 Eugène Ganiblin , dit cÇ^^/zio// , lîls d'un piépaiateur bien connu au Havre.
mais au lieu de convertir ces fonds en onces d'or, (quadruples, doublons), ou en piastres (gourdes, dollars), je commis la faute grave de faire une pacotille de marchandises, assez convenables à la vérité, pour l'intérieur des Provinces-Unies, mais détestables pour Buénos-Ayres.
Or, il arriva que, quand je débarquai à Buénos- Ayres, en mars 1850, la guerre civile venait d'é- clater de nouveau, et l'anarchie la plus complète étant sin^ le point de régner dans les provinces- Unies, toute communication devenait impossible.
Force me fut de chercher à vendre cette mal- heureuse pacotille qui ne convenait nullement à Buénos-Ayres. Il n'y avait rien à gagner à atten- dre , me disait- on. — J'eus la bonhommie de le croire. — Je vendis. Quand je vins à compter avec mon hâte , après avoir payé fret , droits dédouane, commissions, magasinage, etc., etc., je me trouvai avoir un déficit de cinquante pour cent ! — Que faire ? impossibilité absolue de rejoindre mon ami, quoiqu'il me pressât de prendre la poste; impossibilité de parcourir même la seule province de Buénos-Ayres , tant la
campagne était insurgée Devais- je revenir
en France sans connaître même la ville où
— 14 —
je me trouvais , sans avoir appris Tidiome de ses habitans , après être venu perdre la moitié
de mon patrimoine? J'avoue que cela me
parut trop bête! Je ne pus m'y résoudre. J'ai- mai mieux cbercher à former un établissement industriel , susceptible de me récupérer en quel- ques années des pertes que je venais d'éprouver, ce qui me permettrait encore , la tranquillité survenant dans la république, de donner suite à mon premier projet.
J'avais eu la précaution , bonne ou mauvaise , de me munir à mon départ de France , d'une nouvelle méthode chimique pour fondre les suifs en branche et les rendre propres à la confec- tion d'une chandelle supérieure à celle qui se fabrique communément , en ce qu'elle est plus Manche , qu elle a plus de consistance , ne porte point d'odeur et ne fait aucune fumée en brûlant. Mais c'était surtout de la fonte des suifs et de leur épuration que j'attendais le meil leur résultat , espérant déterminer le commerce à tourner ses vues vers cette branche assez importante d'exportation.
Un grand obstacle se présentait : les acides sulfiirique et nitrique , faisant la base du tra-
vail;, manquaient totalement sur place ; il fallait les faire venir d'Europe ; cela demandait du temps et des capitaux plus considérables que ceux qui étaient alors à ma disposition. Je pro- posai à un jeune homme Allemand , M. J. P — de Lubeck , venu par la voie de France , en même temps que moi , et avec lequel je m'étais lié assez intimement , de former une associa- tion pour l'exploitation d'un établissement tel que j'en avais conçu le plan. Il entra dans mes vues, approtiva mes projets et se chargea inv médiatement de faire venir d'Angleterre une cer- taine quantité d'acides; j'écrivis aussi en France dans le même but.
Ayant à redouter la concurrence dans un genre d'industrie qui demandait de fortes avan- ces de fonds, je me hasardai à solliciter du gou- vernement de Buénos- Ayres un privilège de cinq ans pour avoir introduit , le premier, dans la ré- publique Argentine, une méthode de fonte ca- pable de fournir de nouveaux débouchés au pays, en offrant aux spéculateurs, ainsi qu'à l'exporta- tion, des suifs infiniment supérieurs à ceux mani- pulés jusqu'alors ; avantage trop peu senti par le ministre de l'intériem', qui ne répondit pas à ma pétition, bien qu'elle fut suffisamment forte en
— î() —
raisons et qu'elle eût été appuyée par l'un des citoyens les plus considérables. Il est vrai que ma demande était en opposition avec les principes du gouvernement républicain ; mais les principes ne peuvent- ils pas être modifiés quand il s'agit d'un intérêt général, d'une innovation utile au pays?
Sans attendre cette réponse, nous nous occu- pâmes de chercher un local. (Première faute.) Le hasard fit qu'un fabricant français , voulant s'en aller, offint de nous vendre le sien , placé au cen- tre de la ville : bien que fort peu convenable pour une grande usine , la position du local prévalut à nos yeux ; nous traitâmes de la fabrique de mon compatriote dans l'état où elle se trouvait, c'est-à- dire en très-mauvais état. (Deuxième faute.)
Ces détails paraîtront au moins inutiles au plus grand nombre de mes lecteurs, \e le conçois assez; cependant je dois les donner, ils ont leur portée. Du reste , qu'on se rassure, je n'entrerai pas dans le détail minutieux des difficultés sans nombre que j'eus à vaincre en exerçant une industrie toute nouvelle pour moi, dans un pays dont j'ignorais encore et l'idiome et les habitudes. Qu'il suflise de savoir que je travaillais autant que les
nègres que j'employais, que je m imposai de cim es privations, et tout cela pour ne pas réussir. Bien des causes y contribuèrent sans doute, et l'énu- mération de ces causes dont l'état déplorable de Buénos-Ayres à l'époque où j'y étais ( indépen- damment de mon inexpérience ) , est une des plus puissantes, suffirait pour former un volume qui ne serait peut-être pas sans intérêt, du moins pour les personnes qui voudi^aient tenter de sem- blables, ou tout autre entreprise daiis les ancien- nés colonies espagnoles.
Bref^ je conservai pendant trois ans mon établissement, que je montai sur un tro]> grand pied ( troisième et plus grande faute , commune aux étrangers nouvellement débarqués ) ; il ne cessa pas de marclier avec activité. Je fabriquais à la fois, en grande quantité * , du savon, de la cban- délie moulée , de la chandelle plongée , dite i^ela delpays^ et je fondais du suif pour l'exportation. Je changeai deux fois d'associés durant le cours de cette période industrielle ; ce furent hélas ! et bien involontairement, autant de compagnons d'infortune. Enfin , comme la lampe qui manque d'huile s'éteint nécessairement, de même ma fa-
< Pendant T hiver de 1832 je fabriquais et vendais jouvneliemcnt douze quintaux d - cliandelle.
— 18 —
brique cessa de marcher quand les capitaux et les suifs manquèrent. Nous liquidâmes et je son- g-eai à retourner dans ma patrie où il s'était opéré, en quatre ans , autant de révolutions dans ma famille que dans le gouvernement.
Il m'en coûtait beaucoup d'abandonner mes projets de voyage, mais il devenait désormais impossible d'y donner suite : mes moyens pécu- niaires ne me le permettaient plus; mon brave
ami de Ch y avait été victime des guerres civiles
de l'intérieur ; tout s'y opposait. Pourtant je pou- vais tirer quelqu' avantage de ma fâcheuse posi- tion puisque je m'étais trouvé en rapport , en contact direct avec toutes les classes de la société ; principalement avec ce qu'on appelle la basse classe , . qui est la plus nombreuse partout , celle qui fournit au caractère national les nuances les plus tranchantes. J'avais aussi aj)pris la belle langue castillane ; je m'étais familiarisé avec le caractère rusé, ombrageux et déliant de l'habi- tant ; le préparateur amené à mes frais se trou- vait encore là , et mon goût pour l'histoire naturelle , étude si douce, qui console si bien des peines du cœur et de l'âme, n'avait fait qu'aug- menter à la vue d'une foule d'objets nouveaux et désorganisations bizarres : il me vint Fidée d'em-
— 49
ployer mes faibles ressources à parcourir un point de ces contrées beaucoup plus resserré que le premier, mais non moins intéressant puisqu'il m'a fourni l'occasion d'établir une sorte de paral- lèle entre le caractère brésilien , celui des Orien- talistes ^ et des Argentins , en même temps qu'il m^a mis à même de faire mieux connaître quel- ques-unes des productions natvirelles de ces pa- rages.
Occupé depuis mon retour à mettre en ordre mes nombreuses notes , j'ai toujours eu en vue d'en faire profiter mes compatriotes et principa- lement le Commerce du Havre, qui par son lieu reuse position et son extension , parait avoir un intérêt plus direct à bien connaître des lieux des= tinés peut-être à augmenter beaucoup sa prospé- rité. Les préjugés que bien des personnes conser vent encore à l'égard des livres qui s'impriment en province^ l'espèce de dédain avec lequel on les regarde, m'ont fait hésiter quelque temps pour la publication du mien ; mais des considé= rations d'un ordre plus élevé ont prévalu à mes yeux ; mon intérêt privé a cédé au désir d'en- courager une presse qui fait honneur au Havre,
1 On sait déjà que ce nom est appliqué aux liabitans de !a Banda Oriental, on répnl>lique de l'Uingnay,
— 20 —
Ce petit ouvrage , on le reconnaîtra tout de suite, n'est point une œuvre littéraire digne de fixer l'attention des savans, ni même des amateurs du meiveïïleiix ; c'est un exposé simple et naïf, de ce qu'un simple voyageur a vu et observé avec toute la simplicité qui le caractérise. Ce qu'il a vu lui a suggéré quelques réflexions pliiloso- pliiques, sentimentales, politiques et morales, qui naissent naturellement de Tétat de choses observé : ce sont ces observations et ces réflexions, que j'offre aujourd'hui à f indulgence et non à la cri- tique de mes concitoyens.
Le désappointement, les pertes énormes éprou- vées par beaucoup d'étrangers, de français par- ticulièrement, qui s'étaient ou auxquels on avait exagéré fimportance de ces pays m'ont frappé vivement; trompé moi même à cet égard aussi halourdement que d'autres , j'ai résolu de faire un sacrifice d'amour-propre en publiant les ren- seignemens que j'avais acquis à mis costillas.
Cinq années passées dans les anciennes co- lonies espagnoles et portugaises m'ont suffi- samment mis à même de juger de f infério- rité du commerce français , comparativement à celui des autres nations maritimes : c'est là qu'il
faut se dépouiller malgré soi de toute vanité , de toute prévention nationale, de tout préjugé vul- gaire et convenir de ce qui est palpable.
Affecté désagréablement par ce qui m'a frappé dans le cours de mon voyage^, je dis franchement ce que j'en pense au risque de blesser un peu la susceptibilité nationale ; mais, fort de ma cons- cience et du désir d'être utile , si je suis blâmé , si je suis critiqué avec trop d'amertume , il me restera la douce consolation de pouvoir dire avec Voltaire : ce Mon amour pour ma patrie ne m'a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers , au contraire, plus je suis bon citoyen plus je cher- che à enrichir mon pays des trésors qui ne sont pas nés dans son sein. )) Ou bien encore avec l'in- llexible Raynal : « Puisse ma main se dessécher , s'il arrivait que , par une prédilection qui n'est que trop commune je m'en imposasse à moi-même et aux autres, sur les fautes de ma nation. »
Il faut convenir d'une triste vérité ; c'est que le génie du commerce est un de ces trésors , dont parle Voltaire , qui n'est pas encore naturalisé chez nous et, certes, on ne doit s'en prendre qu'aux fautes auxquelles Raynal fait allusion =
22
Je me suis attaché à faire connaitre l'état ac= tiiel (les lieux que j'ai visités. J'ai du cependant jeter un coup -d'oeil rapide sur leur origine , sur l'état de leur prospérité à l'éjioque de la domina- tion espagnole et portugaise ; mais, les détails des vicissitudes, des guerres de la conquête , de l'é- tablissement des premières colonies se trouvant développés longuement dans les nombreux ou- vrages publiés sur le Brésil et le Pai^aguay, no- tamment dans Charlemix , Southey , Félix de Azara , Fîmes , Raynal , Mawe , Andrews > Head j, etc. je me suis contenté d'emprunter à ces auteurs quelques dates, quelques détails his- toriques indispensables , et le bel ouvrage de M. Alcide d'Orbigny m'a fourni les noms scien- tifiques de quelques productions naturelles.
Dans tout ce qu'on a publié sur le Brésil, je n'ai rien vu qui fût susceptible d'attirer l'atten- tion des Européens, et surtout des Français , sur l'importance de la province de Rio-Grande-do- Sul, ou de Sao-Petro, M. Auguste Saint-Hilaire, savant et très-judicieux voyageur, en a donné une esquisse, mais il ne s'est pas assez étendu et ne pouvait guère s'étendre sin^ l'intérêt commercial qu'offrent de nouvelles villes, de nouveaux ports, qui. fondés depuis peu d'années, ont déjà pris et
prennent journellement im accroissement rapide ; conséquence toute naturelle de l'afiluence des étrangers, des Brésiliens même des autres provin- ces de Fempire , qui viennent en foule partici- per aux douceurs d un climat salubre et tempéré , joints aux charmes et à l'aisance de la vie agricole.
Ainsi, cette grande province, colonisée la der- nière , méprisée en quelque sorte par les Portu- gais , avides d'or et de pierreries, souvent dispu- tée par les Espagnols du Paraguay, qui la connais- saient mieux ; ravagée tour-à-tour, et même à la fois, par les armées portugaises ef patriotes, les hordes sauvages des Charmas et des Bougres, cette belle et riche province, dis-je, marche enfin, malgré tant d'entraves, vers un état de prospérité bien supérieur à celui des autres provinces du Brésil j état qui ne doit éprouver de rivalité que dans la Banda-Oriental, sa voisine.
Si un savant naturaliste prussien , moins heu- reux que les La Condamine , les Humboldt , les d'Orbigny; si le docteur Frédéric Sillow n'était pas mort récemment , comme Mungo-Park , La Peyrouse et tant d'autres célèbres, mais infortunés explorateurs, victime de son ardent amour pour les sciences naturelles, je n aurais pas eu à m'oc=
cuper de la description que je donne de ta par- tie la plus australe du Brésil , car je sais positive- ment que ce savant profond s'occupait d'un ouvrage très étendu sur ces contrées. Il en avait dressé une carte géographique et topograpliique , dont on m'a montré une copie , laquelle eût été d'autant plus utile qu'il n'en existe pas une seule véritablement exacte. Félix de Azara même, l'un des voyageurs méritant le plus de con- fiance par un grand talent d'observation et son exactitude scupuleuse dans la description de ce qu'il a pu observer , s'en est trop rapporté , pour la partie de cette frontière Espagnole , aux travaux des ingénieurs sous ses ordres.
J'indiquerai les erreurs que tous les géo- graphes ont reproduites d'après ime première carte mal dressée. J'observe néanmoins que , n'étant ni ingénieur , ni géographe , je n'ai pu signaler que les fautes sautant aux yeux de tout voyageur de bon sens qui veut se donner la peine d analyser ce qu'il voit. J'étais muni d ime boussole dont j'avais fait déterminer la déclinai- son à Buénos- Ayres 7 et ensuite à Porto-iVlègre" ;
» Déclin : à Buénos-AjTes, 12° 30 ' N.-E. — A Porto- Alègre, 8° N.-E. — A renibouchiue de Rio Grande , 8' 30' N.-E, — A Monlévidec. 11^ 40 N.-E.
les latitudes et longitudes des lieux princi- paux, indiquées dans le texte de mon voyage, ainsi que sur la carte dressée d'après les no- tes de mon journal , ont été relevées au bureau topogaphique de Buénos-Ayres , pour tous les points de l'intérieur ; car pour ceux des côtes de l'Océan et de la Plata, j'ai adopté de préférence celles que les officiers de la gabare Y Emulation ont déterminées lors de leur intéressante explo- ration en 1851. Voilà tout ce que je peux dire en ma faveur. Je sens très-bien que cette can- deur n'augmentera pas la confiance qu'on pour- rait avoir en mes rectifications , aussi je me hâte de former le voeu sincère que les gouvernemens brésilien et oriental daignent charger un ingénieur habile de la mission intéressante de donner aux nations éclairées une carte exacte, bien détaillée de leurs territoires limitrophes. J'aurai toujours gagné quelque chose si j'ai pu attirer leur atten- tion sur ce point.
Quoique dans un cadre étroit, je tâche de 'donner la description physique et politique des lieux visités par moi.
Je fais ressortir, autant que mes trop faibles lumières me le permettent ^ les avantages que
— 26 —
notre industrie manufacturière pourrait retirer d'un système commercial bien entendu , conve- nablement approprié aux goûts et aux besoins de ces peuples pasteurs , agricultem^s , artisans et Jainéans.
Je ne me suis pas beaucoup étendu sur l'his- toire de ces contrées parce qu'il est facile, et d'ail- leurs intéressant de consulter les auteurs déjà cités
J'ai voulu conserver la forme d'un journal à la partie de mon voyage qui comprend l'exploration de l'Uruguay et de l'intériem* delà province de Rio-Grande ; en voici la raison : je visitais un pays presque désert, oiiles moyens de transport et d'existence sont conséquenmient fort difficiles, où des inconvéniens sans nombre se présentent à chaque pas ; j'ai cru devoir les décrire , non pour le plaisir de parler de moi, mais parce que, suivant M. de Humboldt, «il est des détails de la vie connnune qu'il peut être utile de consigner
«
1 On doit encore consulter, pour le Rio de la Plata , les Esquisses Jiistoriques et statistiques de Buénos-Ay res , publiées pai" M. Varaigne en 1826. — Pour le Brésil, les Mewo^■re5^ deDuguay-Trouin, le Voyage de La Condaniine , ceux de MM. Auguste Saint-Hilaiie, Martius et Spix et du prince de Neuwied.
dans un itinéraire ; ils servent à régler la con- duite de ceux qui parcourent les mêmes contrées après nous. »
« Un voyageur, a dit M. de Chateaubriand, est une espèce d'historien : son devoir est de racon- ter fidèlement ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire ; il ne doit rien inventer , mais aussi il ne doit rien omettre * . Et quand au vieux proverbe : (( A beau mentir qui i^ient de loin^ « devenu ridi- cule à force de vétusté, M. Alcide d'Orbigny, en fait justice par cette réflexion très-sensée :
« Les voyageurs se trompent toujours, sans doute, ou peuvent toujours se tromper, car ils sont hommes...., mais les voyageurs ne men- tent plus Et comment oseraient- ils mentir, en
présence d'un public en général aussi défiant qu'éclairé, d'une critique toujom^s éveillée , d'une presse toujours prête à révéler leurs impostures "i^»
Je ne pourrai guère compléter les descriptions physiques sans employer quelques mots techni- ques ; ne vous effrayez pas trop , je n en em- ploierai pas plus que je n'en sais. Songez que nous
I Itinéraire de Paris à Jérusalevi.
' Aie. d'Orb, f^oija(j'e dans l'Amérique Méridionale,
— 28 — ■
serons dans un laboratoire de la nature î que là tout est nature , rien que nature... Les hommes même sont naturels. La civilisation est pour eux un travestissement dont ils font parade , mais dont ils se dépouillent volontiers en famille. Tout sera neuf autour de nous : point de monumens an ~ tiques à exhumer du sol ; point de souvenirs
glorieux attachés à cette terre presque vierge
que dis- je ! ne pouvons nous pas exhumer un fossile ? alors ! que de méditations ! que de poésie I demandez plutôt à M. de Balzac, qui fait un si bel éloge de l'immortel Cuvier , tout en l'appelant le poète par excellence de notre époque.
Mais pourquoi appréhenderait-on les mots scientifiques ; ne peut-on pas les rendre intelligi- bles ? ne sont ils pas ime langue universelle ? les sciences naturelles ont fait tant de progrès en Europe et surtout en France , où elles sont deve- nues si générales, si populaires, qu'on doit lire avec plus d'intérêt les récits qui tendent à éclaircir des points obscurs , des mystères qui ont émerveillé trop long- temps le commvm des hommes. Et puis l'étude de la nature est ime étude si douce , qui nous conduit si facilement de la vu.e de ses ou- vrages au sentiment de la Divinité ! Grâces soient rendues à Aristote, à Pline , à Buffon , à Cuvier !
— 29 — f.
Placés comme des ilambeaux allumés sur la route qu'ont suivies les sciences naturelles , pour en montrer les progrès , ces grands naturalistes ont ouvert une nouvelle ère à la philosophie en for- çant les peuples à interroger les faits classés par eux.
Grâces soient aussi rendues à Bernardin- de- St-Pierre , le charmant auteur des Etudes de la Nature , le peintre habile de ses sublimes har- monies ! En dépouillant la science de ses aspéri- tés , il sait nous montrer la nature telle qu'elle semble avoir été faite pour le bonheur du genre humain ; il est , lui , le vrai poète de la nature.
Assez heureux pour posséder quelques con- naissances générales en histoire naturelle, on a vu que j'avais résolu d'en tirer parti dans le voyage que j'entreprenais. Aidé ensuite des conseils et des lumières de plusieurs savans, j'ai pu donner une idée des productions naturelles de ces pays. Mais à mes yeux , le principal avantage des faibles connaissances qui m'ont autorisé à prendre, pendant mon voyage , le titre (sans doute usurpé) de naturaliste ^ a été de me mettre en relation avec des personnes instruites, des autorités même qui ont pu me fournir des renseignemens exacts.
— 50 —
Je divise ce voyage en trois parties, La pre= mière traite du Rio de la Plata , de Montevideo et de Buénos-Ayres ; la seconde partie contient l'exploration de l'Uruguay et de l'intérieur de la province de Rio-Grande jusqu'à Porto-Alègre ; la troisième partie traite de Porto- Alègre , de ses environs et de la province en général, et finale- ment, donne une idée aussi exacte que possible de Tétat du commerce français tant au Brésil qu'au Rio de la Plata.
Mes observations peuvent être considérées comme une sorte d'appendice à celles de MM. Au- guste Saint-Hilaire, dans l'intérieur du Brésil, et Alcide d'Orbigny dans YEntre-Rios et Corrien- tes , provinces enclavées par le Parana et l'Uru- guay.
La gratitude dont je suis animé envers les per- sonnes qui ont bien voulu m' être utiles dans le cours de mon voyage, m'impose la loi bien douce de leur donner , à mon retour dans mes foyers , un témoignage public de ma profonde reconnais- sance : j'ose donc citer, au risque de blesser leur modestie et d'encourir leur blâme , les noms de ces liommes estimables qui resteront gravés dans ma mémoire.
M. Aimé Bonpland , le botaniste justement cé- lèbre , le collaborateur de M. de Humboldt. Il a bien voulu m' accorder l'hospitalité , avec cette bonté toute paternelle qui le caractérise , au mi- lieu des déserts où son amour pour les sciences naturelles le tenait encore exilé du monde sa- vant.
M. Faustino Lezica, négociant de Buénos-Ay- res , citoyen des plus distingués par son mérite , ses connaissances , sa modération ^ et l'amabilité de ses manières toutes françaises.
M. Fabricio Mossotti , astronome et professeur de Physique expérimentale à Buénos-Ayres , sa° vant trop modeste et désintéressé.
M. José Arenales, lieutenant- colonel d'artille- rie, ingénieur, chargé dubiu^eau topographique à Buénos-Ayres , auteur de plusieurs ouvrages.
M. Cadmio Ferraris, chargé de la conservation du Muséum d'histoire naturelle de Buénos-Ayres; c'est un de ces vrais philantropes qui ne perdent jamais l'occasion d'être utiles à l'humanité.
M. Casimir Cauchard , négociant finançais à
Buénos-Ayres 5 ancien élève de FEcole Polytecli- nique.
M. Antoine Thedy, négociant au Salto de l'U- ruguay. Quoique Suisse de nation , il accueille indistinctement tous les Français malheureux que leur triste sort amène dans ces lieux reculés. Le plus bel et plus juste éloge que je puisse faire de M. Tliedy , est de dire qu il a acquis au Salto , par son humanité , le titre bien honorable de Père des Français,
M. Joseph Ingrès , frère du célèbre peintre de ce nom , négociant français à San-Bor ja , aux Missions ; c'est un de ces Français comme il en existe trop peu en Amérique. Si tous ceux qui se destinent à commercer dans les pays étran- gers avaient sa rectitude , ses connaissances et son infatigable activité , nos manufactures en senti- raient bientôt l'heureuse influence.
Le colonel José da Sylva , commandant mili- taire de la frontière des Missions d'Uruguay ; Brésilien excessivement bon et humain , ac- cueillant de la meilleure grâce du monde tous les étrangers , mais particulièrement les Fran- çais,
M. le docteur Jean Dauiel Hillebrandj mëde cin allemand à la colonie de Sâo-Léopoldo ^ près Porto- Alègre ; homme aimable et obligeant , réu- nissant des connaissances variées et un goûtpres- c[ue passionné pour l'histoire naturelle.
M. Modesto Franco , négociant brésilien à Porto- Alègre , patriote distingué , à même, par sa fortune , de faire beaucoup de bien aux mal- heureux.
Enfin mon honorable ami le comte de Zani- beccary, philantrope bolonais , défenseur en tous lieux de la cause commune , mais infortuné comme la cause elle-même ' .
Havre, le l^'' Juillet 1835.
* Ce jeune homme, plein de connaissances viaijnent nliles, est le fiis du célèbre aéronaute de ce nom, sénateur bolonais, contemporain des rilatre du Rosier, des Mongolfier, des Broscbi, et mort, comme les premiers, victime de son amour pour la belle science des aérostats,
5
il
CHAPITRE
Pépartdu Havre. ~ Traversée. Arrivée au Rio de la Flata.
Tout le monde, en France, ne partage pas l'opinion de Montesquieu , de Rousseau et du comte de Laborde sur l'utilité des voyages ; je me rappelle qu'au moment où je fis mes visites
— 38 —
pour prendre congé , un principal de collège ^ homme docte et Ivès-prépondérant^ me demanda d'un air. . . qui laissait percer tout le sentiment de sa supériorité (c si les limites de la France étaient trop étroites pom^ un voyageur ! ! ! » Je ne sais pas trop ce que je balbutiai dans le moment , car on me déconcerte facilement , surtout avec de semblables questions ; mais il me parut à la ré- flexion j que la sollicitude toute apostolique dont paraissait animé le cher principal, lui faisait craindre pour moi la contagion des principes américains. Cependant ces principes , cette cause américaine ne sont que le résidtat des idées éla- borées en Europe ; ce sont nos théories mises en pratique; on ne peut donc que gagner à examiner de près ces gouvernemens modèles ; cai^ s'ils sont bons, pourquoi ne pas les imiter?... s'ils sont mauvais , évitons les fautes dans lesquelles leurs législateurs sont tombés. Il me semble que là où le droit natm^el , le droit public et le droit des gens sont le plus respectés, ce doit être le meil- leur gouvernement. On nous a long-temps vanté celui de l'Angleterre ; on croyait les Anglais li- bres parcequ'ils ne se plaignaient pas aussi hau- tement que nous, ils sont pourtant loin de jouir de la somme de liberté dont nous jouissons dès-à-présent en France ! La belle pensée de Fini-
— 59 —
mortel Canning. a Liberté cwile et religieuse des deux mondes » n'est pas réalisée \
Le ol décembre 1829, à deux hernies après = midi, le brick français V Herminie^ capitaine Soret, ayant 12 lioimnes d'équipage et 24 passagers^ mit à la voile du Havre-de-Grâce pour Buénos-Ayres, par une fort belle brise de vent deN. N. E. Le temps ne laissait rien à désirer , et le thermo- mètre de Réamnur marquait 10 degrés au-des- sous de zéro. J'étais du nombre des passagers.
Nous finies d'abord route au nord-ouest , le navire gouvernant l3ien , et tout le monde en bonne santé.
C'est une chose vraiment fort étrange que les sensations d'un individu qui se hasarde à fran- chir , pour la première fois , la vaste étendue des mers : que de réflexions à faire sur un avenir devenu si incertain pai^ la mobilité d'un élément indomptable , instrument passif des vents capri- cieux!... Combien de regrets naissent, assiègent et oppi^essent le cœur au moment du départ pour un voyage si lointain , si périlleux ! Un beau pays abandonné , des parens des amis cpi'il faut se ré-
1 Voyez la note B.
— iO —
soiidre à quitter peut-être pour toujours... De douces habitudes , de plus douces liaisons qu'il faut perdre ! et puis cette vie , si calme jusqu'a- lors, qui s'écoulait sans perplexités, sans fati- gues , va devenir désormais une vie aventureuse, pleine d'incidents imprévus qui la rendront sou- vent pénible et quelquefois très-orageuse î Adieu donc, belle patrie î cités florissantes , cantons fer- tiles , peuples laborieux ! Adieu antique Neustrie , province favorisée de la nature et des arts , sol privilégié ! Toi qui as fourni jadis des rois à l'An- gleterre , toi qui fais naître tant de souvenirs lié- roïqiies et touclians , patrie des Corneille, des Fontenelle, des Duquesne, des Bernardin-de- Saint-Pierre , des Boïeldieu , des Delavigne et de tant d'autres célébrités !
Adieu chaste Seine ! fille de Bacchus , nymphe de Cérès. Toi dont les flots d'émeraude se plai- sent à baigner les lieux que j'affectionnais, comme toi , avant ta métamorphose.
Et vous , tendre Hé va , compagne fidèle et trop infortunée de la nymphe de Céres , adieu î Salut au tombeau que les sensibles Néréides vous élevèrent en récompense de votre dévouement î continuez ^ mânes d'Héva , continuez à guider les
malins jusqu'à leur entrée dans ce Hernie aime d' Am j)}iitrite , tandis que moi , cliétif mortel , après avoir erré sur la terre comme un météore igné j'irai peut être m' abîmer dans quelque coin du monde.
C'est ainsi que , les regaixls attachés sur la terre natale , disparaissant sous le voile vaporeux de l'horizon, je me livrais mentalement à des regrets intempestifs. Dans un moment de profonde mé- lancolie j'avais été accablé du poids de mes ré- flexions : fatale cm^iosité ! me disais -je , pourquoi me forces-tu à m' éloigner du sol de la patrie, à rompre les liens qui m'y attachent ? Hélas ! mes
pressentimens n'étaient que trop réels après
une absence de cinq ans je n'ai retrouvé que des tombeaux là où les illusions du jeune âge avaient fasciné mes yeux et rempli mon cœur de joies pures et innocentes! î
Cependant^ retrempant mon courage abattu dans l'espoir d'un meilleur avenir , animé sur- tout par l'espérance de trouver dans l'étude de la nature de douces distractions , je fis un effort sur moi-même et me hâtai d'éloigner des appré» hensions qui ne pouvaient que me rendre mal-
— 42 —
heureux. La sérénité de Tatmosphère , la tran- quillité de la mer et l'apparence d'une navigation heureuse achevèrent de rendre le calme à mon ame. \
Je fus assez favorisé pour être peu incommodé du mal-de-mer j dès le lendemain j'étais emma- riné. Il n'en a pas été de même de tous mes compagnons de voyage ; plusieurs payèrent long-temps un tribut onéreux aux habitans de Fonde.
Je ne sais pas si les médecins ont bien défini la cause du mal de mer. Ce mal , peu dangereux d'ailleurs , anéantit totalement les facultés physi- ques et morales, et cela se concevrait assez si le rai- sonnement du vulgaire n'était pas faux; car, si le cœur était la partie affectée , ses fonctions de- vraient se faire avec moins de vigueur , de là ré- sulteraient cet abattement, cet affaissement, ce dé- goût qu'on éprouve. Ne pourrait-on pas penser que le balancement imprimé au navire par le roulis ou le tangage en produit un semblable sur les intes- tins et par suite aux poumons, lequel dérangeant momentanément le système circulatoire , produi- rait les vomissemens ? ce qui m'autorise à le penser c'est qu'il arrive presque toujours que le mal
cesse complètement dès qu'on a mis le pied à terre.
Quoiqu'il en soit des causes du mal de mer, les effets en sont certainement redoutables , et ce qui est le plus fâcheux , c'est que les capitaines sont ordinairenent très peu en mesure d'apporter du soulagement aux malades. Appellerais- je un soulagement le mauvais thé fait à la hâte , sucré avec de la cassonnade et distribué par les mousses dans des vases encore mouillés de l'eau salée dans laquelle ils ont été rincés ? une telle boisson n'est guère faite pour soulager le coeur, aussi je me gardai bien d'en faire usage, malgré tout le besoin que j'avais de prendre quelque cordial.
Précisément parceque les médecins ne se sont pas occupés du mal de mer, on ne connaît pas de remède capable d'y apporter un prompt sou- lagement : les acides, les fruits, juteux et les astringens sont ce qu'il y a de meilleur à em- ployer jusqu'à présent , mais tous les estomacs ne les supportent pas , et puis , je le répète , quand on est assiégé par le mal on se trouve dans un état d'anéantissement tel, qu'on n'a plus d'idées, on ne pense pas à ce qui pourrait soulager , on ne demande rien. Les officiers du navire qui sa-
_ 44 —
vent par expérience dans quel état se trouve le malade, état qui ne présente souvent pas d'in- quiétude, les officiers, dis-je, qui ont peu l'ha- bitude du monde et de ces petites prévenances, de ces petits soins , de ces petites attentions qui en rendent le commerce si agréable, s'inquiètent peu du pauvre malade^ Cependant si ce malade est un passager de considérât ion ^ c est-à-dire qui ait bon nombre de colis dans la calle , pom^ l'ac- quit de sa conscience le capitaine lui demandera Tétat de sa santé et lui enverra une tasse du fa- meux thé en question. Je parle ici généralement, car il est beaucoup d'exceptions ; le traitement des passagers s'est bien amélioré depuis que les capitaines ne se considèrent plus comme maîtres après Dieu à bord de leur navire, et je me hâte de dire que je n'ai eu qu'à me louer, ainsi que mes compagnons de voyage , des oïGiclersdeV Herminie,
J'ai dit que nous étions vingt-quatre passa- gers ; dans ce nombre il y avait des femmes et des enfans , ce qui (soit dit sans blesser personne), n'est pas le plus agréable dans un pareil voyage ; enfin il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher, dit le proverbe , et c'est surtout à la mer qu'on a occasion d'apprécier la valeur de ce vieil adage. Ce nombre de passagers se divisait en deux classes
r
ceux de la chambre el ceux de l'entre-pont : nous étions treize à la chambre, en y comprenant trois jeunes enfans et deux femmes que la politesse nous forçait à qualifier du nom de dames.
Notre embarquement avait été très-précipité , ce qui fit qu'au moment du départ on s'embarqua pêle-mêle , chacun s' occupant à ranger ses ba- gages et s'inquiétant peu de ses compagnons de voyage ; du moins c'est ce qui m' arriva ; d'ailleurs les premiers symptômes du mal de mer m' aver- tissant de prendre mes précautions , je fis mon lit (car à bord d'un navire, aussi bien qu'à terre, comme on fait son lit, on se couche)^ et, me cou- couchai jusqu'au diner, qui fut cornet et auquel peu de personnes assistèrent. Ce ne fut donc que le lendemain du départ que Ton commença à s'ob- server et à faire des remarques sur la masse hé- térogène de nos individus. Je fus agréablement surpris de me trouver en très-bonne compagnie d'hommes et de voir que , devant sympathiser ensemble , je pouvais me promettre une traversée des plus agréables. En effet nous n'eûmes dans le coiu^s de ce voyage aucun motif de nous plaindre les uns des autres ; la plus grande har- monie a régné parmi nous ; bien que notre so- ciété se composât de trois Espagnols- Américains,
— 46 —
deux Hanibourgeois , un Prussien et deux Fran- çais, sans compter le capitaine et son second. A la vérité ces Messieurs ayant voyagé beaucoup ^ connaissaient assez le monde pour en avoir une juste appréciation ; ils savaient aussi par expé- rience , que le bon ordre est nécessaire à bord d'un bâtiment.
La vie d'un passager est bien monotone, il faut en convenir , surtout pour celui qui , insen- sible au spectacle imposant que lui offre la na- ture , toujours prodigue en tableaux merveilleux, n'a l'esprit préoccupé que de ses projets ultérieurs. Il n'a plus qu'une idée fixe , celle d'arriver promptement à sa destination ; aussi F ennui , ce ver rongeur, produit de Toisiveté, s'attaquant sans relâche à cet être désœuvré , il devient bientôt à charge à lui-même et aux autres pas- sagers. Nous n'eûmes pas heureusement ce désa- grément à supporter, au contraire, le voyage fut une vraie partie de plaisir. Chaque soir nous nous réunissions à quatre pour faire un whist ; nous n'y avons pas manqué , je crois six fois. Souvent avant de commencer la partie, et principalement lorsque f obscurité était grande , nous prenions plaisir à admirer le bel effet de lumière de cette innombrable quantité d'animalcules phosphores-
— 47 —
cens qui pullulent à la surface de la mer et que le sillage du navire faisait ëtinceler de mille ma« nières autour de nous.
C'est entre les tropiques que nous avons joui du plus beau spectacle de ce genre ; aux îles du Cap-Verd l'Océan paraissait en feu. Les vagues légères, soulevées par une brise du vent alizé s'entrechoquaient et faisaient naître subitement un faisceau de gerbes lumineuses qui , se répan- dant aussitôt sur la masse mobile et noirâtre, for- maient comme une nappe blanche émaillée de rubis et de diamans étincelaus. Les voiles en étaient éclairées. Je ne me lassais pas d'admirer, tant la mobilité de l'élément liquide produisait d'effets surprenans. Lliorizon semblait une ville immense dans une illumination complète : on eût dit que les divinités des eaux , habitant cette cité merveilleuse , se plaisaient à célébrer notre passage, en nous donnant un spectacle inconnu aux habitans des continens. Je fus tenté de croire, du moins, que ces divinités urbaines nous étaient favorables , puisque notre navigation a constam- ment été heureuse.
D'autres fois nous nous livrions à des exercices gymnastiques, à des tours d'adresse que le second
— 48 —
capitaine se plaisait à nous montrer et à varier pour nous faire passer le temps avec moins d'en- nui. lUais bientôt notre attention se trouvait dé- tom-née par un beau coucher de soleil , par une disposition de nuages^ qui offi^ent une si grande carrière à Fimagination que, quelquefois, par une illusion d'optique des plus extraordinaires nous nous figurions être en vue de teiTC , voir des habitations , des montagnes , des vallées , des forêts , des troupeaux siu^ la pente des collines et des habitans dont les formes gigantesques nous rabaissaient jusqu'à la dimension des lilliputiens.
Quel spectacle digne des profondes méditations du poète et du philosophe , que la vue de ces vapeurs condensées, soulevées mystérieusement, transportées par magie au centre des continens pour alimenter les sources des fleuves et des ri- vières, qui après avoir arrosé, embelli et fécondé les contrées où ils coulent, retournent lentement au grand réservoir , pour être vaporisés de nou- veau ! N'est-ce pas là le vrai phénix, qui renaît continuellement? Quel mécanisme ingénieux! des vapeurs s'élèvent , le soleil luit , et le monde est vivifié! l'aridité reparait et la terre pullule d'habitans , de myriades d'êtres , qui ne se com- prennent pas!! Grand Dieu! je m'humilie, je
me cache dans cette poussière dont je suis sorti , car je ne comprends que mon néant î
Mais voici bien d'autres récréations! voyez cette troupe de cétacés , défilant comme un régi- ment de cavalerie , caracolant à tribord et à bâ- bord pendant une heure ; ce sont les soujjleurs ; et ce joli poisson qu'on aperçoit à une grande profondeur , dont les couleurs sont si vives , si brillantes ? c'est la dorade ; et ces espèces de grands papillons marins qui volent en essaim et si étourdîment qu'ils tombent à bord ? ce sont des poissons volans ; les infortunés sont dans des transes continuelles, car ils ont des ennemis dans lair et dans Teau ; cette bande qui s'élance est chassée par des bonites^ poisson vorace qui ne leur fait pas de quartier , et voici la noire frégate à longue envergure qui fond sur eux pour tâcher de s'en saisir. Mais voyez , voyez vite ce poisson gigantesque, qui s'avance majestueusement près de notre gouvernail. — Quel est-il ? C'est le requin , le tigre de la mer, la terreur des marins ; ces deux petits poissons annelés de noir , de bleu et de rouge, qui l'accompagnent, le suivent, le précèdent, le carressent, sont ses pilotes.
Dans cette foule d'objets qui captivaient notre
4
— aO —
attention, il est inutile de dire que si la vigie signalait un navire ou la terre ^ la sensation n'en était que plus vive ; notre attention , concentrée alors dans le tuyau d'une longue- vue , était cap- tivée au point de nous tenir plusieurs heures en observation. On eût cru, en vérité, que, de- venus habitans de l'Océan , nous avions perdu le souvenir des autres hommes , tant notre curiosité se trouvait excitée à la vue d'un navire faisant voile vers nous. Pour moi , dans mon en- thousiasme , dans mon admiration passive des œuvres du créateur , oubliant l'injustice , l'é- goïsme j l'ambition de ces mêmes hommes , je ne pensai plus qu'à la perfection de cette image de la Divinité, possédant en même temps que les vices , des vertus qui font sa noblesse , du cou- rage qui fait sa force, un esprit sublime qui com- mande le respect î... et je m'inclinai involontai- rement , moins pour rendre hommage à la créa- ture , que pour témoigner mon admiration et ma profonde soumission au souverain auteur de tant d'attributs qui nous élèvent au-dessus de la brute
Puis mon front se rembrunissait en se cour- bant; je restais rêveur. . . . c'est que j'entrais mentalement en fureur contre moi-même , con-
tre l'espèce tout entière!— Mais n'est-ce pas beau- coup d'orgueil d'oser nous dire V image de la Di- yinitë ! î î La Divinité a-t-elle une forme que la faiblesse de notre imagination puisse compren dre ? .... Si une poignée d'humains de la race hlanclie ou caucasique est assez audacieuse pour se croire dotée si favorablement ; à T image de qui auront été créées les races africaines, mon- goliques , hyperboréennes , américaines et au- tres ; à qui ressembleront les nègres de Guinée , le Hottentot et le Cafre de l'Afrique Australe, le Samoyède et le Kamtscliadale de la Sibérie ; l'Esquimau, le Lapon des régions boréales, le Ca- raïbe de rOrénoque, le Botocudo du Brésil, le Patagon des terres Magellaniques , et cette foule d'autres nations encore existantes , aussi différen- tes par lem^s physionomies que par leurs mœurs et leur langage?... Vous les récusez donc pour le partage commun ? Vous ne les regardez pas
comme vos frères? Pourtant ils n'ont qu'un
même père ; c'est le même Dieu qui les a crées ; le nierez-vous? N'était-ce pas assez de Y aristocralie de la peau ajoutée à tant d'aristocraties , sans y joindre encore celle du crâne '?....
1 Des crânes très-comprimés, à mâchoires saillantes , ont été trou- vé récemment dans les tombeanx dn Haut-Pérou. Ce sont, on le pense , les restes de peuples antérieurs à la civilisation des Incas et auxquels on attribue ces monumens gigantesques, qui ont tant de rapports avec ceux de la \ieille-Eg7pte et de l'Asie centrale.
— 52 —
Mais cette belle tête cette délicatesse de traits, cette blancheur de peau, ce tact si exquis, cette haute intelligence qui semble vous rapprocher de celle des sphères, tout cela est l'ouvrage de Véducation, de la cmlisation ; de cette éducation qui commence au sortir du sein de votre mère et finit au tombeau; c'est l'éducation de toute la vie, d'une longue suite de siècles qui vous a faits ce que vous êtes, et, si vous en doutez, tentez-en l'expérience, mais préparez- vous à rou- gir du résvdtat :
Enlevez un enfant qui vient de naître, con- fiez-le au sauvage le plus dégi^adé dans l'échelle des races humaines; laissez-le subir les impres- sions du climat, du sol, de la nourriture, de tout ce qui l'entoure; puis interrogez-le, quand vous
croirez que sa raison a pu se développer Il
n'aura nulle idée de cette divinité * dont vous vous croyez l'image ; il n'enviera aucune des jouissances dont vous êtes si avides ; il ne com- prendra pas vos besoins. Si vous le transplan- tez dans vos cités populeuses , le bruit l'étour- dira ; vous l'entendrez soupirer après la terre
\ Je n'ignore pas que plus tard, vivant en société, il sentira la né- cessité d'adorer un être suprême , mais cet être sera en rapport avec îe développement de sa raison,
sauvage qui l'aura nourri , après la compagne de son enfance et de ses jeux, il mourra d'ennui au milieu de vos fêtes somptueuses.
Prolongez l'expérience : si la constitution de vo- tre Européen devenu sauvage, a permis à ses fa- cultés physiques de se développer sous Tinf luence des J acuités morales , sa physionomie changera bientôt , ses traits perdront de leur délicatesse , sa peau s'épaissira , ses cheveux deviendront ru- des, son tact s'émoussera, son crâne se modifiera, et après deux ou trois générations, vous cher- cherez vainement des traces de l'homme civilisé , possédant une ame faite à l'image de Dieu. . . .
Miracle , miracle î — Je fus brusquement dis- trait de mes réflexions philosophiques, par les exclamations de l'équipage et des passagers. On venait de prendre un requin , et , à la grande surprise des spectateurs, on avait trouvé vm livre imprimé dans ses intestins ! comment ne pas croire après cela que Jonas passa trois jours et trois nuits dans le ventre d'une baleine?.... Mais ce qui vint augmenter beaucoup Tétonnement des passagers , c'est qu'après avoir fendu le corps de ce requin depuis la tête jusqu'à la queue ;
après lui avoir enlevé les intestins, ne lui avoir laissé absolument que la chair et les os, et l'a- voir jeté ainsi mutilé à la mer, il se remit à na- ger avec autant de force et de calme que si on ne lui eût fait qu'une petite égratignure î Quant au livre trouvé dans son ventre , on sut bientôt que le second l'avait laissé tomber quelques heures auparavant. Avouez cependant, qu'il y avait lieu à faire im bel et bon miracle ! Un peu d'astuce de la part du second, beaucoup de crédulité et surtout de foi de notre part, un peu de complaisance de la part des savans, le mi- racle pouvait être constaté vrai. — Vingt-quatre passagers , douze hommes d'équipage , eussent été les témoins oculaires; et, au besoin, moi , écorcheur d'oiseaux, j'eusse été le naturaliste , le physicien qui eût attesté, constaté la possibilité du fait.
Voici une distraction d'un autre genre : le haptéme de la Ligne î Chrétien ou non , il faut que vous vous soumettiez de bonne grâce au joug imposant du Père la Ligne, empereur des deux zones torrides , et payer gaîment le tribut qu'il lui plaît d'imposer depuis que Vasco de Gama et Christophe Colomb se sont avisés de passer par ses états aquatiques.
— 55 —
C'était le 50 janvier ; quelques passagers de r entre-pont avaient entendu dire aux matelots que nous étions à la Ligne ; leur curiosité, éton- namment irritée par cette nouvelle, les tenait dans une grande agitation ; pour les calmer on jugea prudent de faire apporter le télescope et de leur montrer la Ligne. Ce jour-là même, au moment où le soleil disparaissait de notre horizon nauti- que , le tonnerre et les éclairs , représentés par un pistolet d'arcon, accompagnés d'une grêle de pois qui tomba sur le gaiUard d'arrière , annon- cèrent aux profanes, saisis de crainte et d'épou- vante , l'arrivée d'un messager du souverain do- minateur des mers tièdes. En effet, nous ne tar- dâmes pas à voir arriver, monté sur im mam- mifère quadrupède , qui n'a pas encore trouvé place dans la classification zoologique de Cuvier , un ange, sous les traits d'un postillon ; il remit à notre capitaine ( qui le prit au sérieux ) le mes- sage suivant :
Zônes-ïorrides. — Grande Ligne.
Le 30 Minaoné 1830 Mailloches.
(c Moi , grand empereur de tous les royaumes (c des deux Zones Torrides, vous fais savoir que ce votre navire, n'ayant pas encore passé dans mes
— o6 —
(c états, ainsi que plusieurs de vos passagers, je (c vous somme de vous disposer à la cérémonie du « saint-baptême, qui aura lieu demain.
c{ Je vous fais savoir en outre , que si quel- ce ques-uns de vos passagers se refusaient de pa- (( raitre à mon ordi^e , devant ma toute-puissance , « ils subiraient la peine due à ceux qui se révol- (c tent contre moi . )>
Je vous salue, ainsi que vos officiers, passa- de gers et passagères. »
Chevalier de V Etalingure , Père I.A LIGBJE,
Après avoir lu, à haute et intelligible voix, cet ordre émané de la toute-puissance des régions aqueuses, le capitaine assura le messager de sa soumission entière , et , après avoir sondé les dis- positions des profanes , il dit que tous attendraient dans le plus grand recueillement l'instant où il plairait au grand monarque de se manifester à leurs yeux. L'ambassadeur remonta sur son cour- sier et disparut soudain.
Le lendemain , dès Taurore , ce fut un mouve- ment général à bord, les ablutions, les purifica- tions mirent les adeptes en état de recevoir la cour aquatique ; vers 10 heures elle arriva. Nous étions par 0. 51 de latitude sud et je ne sais plus combien de longitude occidentale ; la mer était calme, le temps couvert et brumeux; le cortège s'avança de l'avant sur Tarrière, par le côté de tribord, dans Tordre suivant : d'abord un gen- darme ( c'est indispensable pour le bon ordre ; c'est de tous les temps et de tous les lieux ) ; ensuite Neptune, armé de son trident, puis le sacerdoce , et enfin le Père la Ligne et son épouse , qui étaient fort simplement vêtus et avaient ma foi l'air de braves gens pour un roi et une reine aussi puissans. Le pontife avair l'air plus fier qu'eux et pourtant le Père la Ligne pouvait anéantir le pontife d'une chiquenaude !
Neptune prit le timon et gouverna le bâti- ment pendant la cérémonie; le Père la Ligne avait sans doute trouvé cela prudent.
Après avoir donné sa bénédiction à tout ce qui se trouvait sur son passage, le pontife s'avança vers un autel dressé sur le gaillard d'avant. Une piscine 1 d'une grandeur extraordinaire était
— 58 —
placée tout auprès; une patène de hoïs élSLit entre les mains du pontife et un adepte tenait le plat destiné à recevoir les ofïrandes. Le Père la Ligne et son épouse étaient assis près de l'autel.
Un gendarme amena les Néophytes un à un dans le sanctuaire mystérieux : On les fit asseoir au-dessus de la piscine 3 et avant de leur faire baiser la patène , on leur fit prononcer ce serment ;
« Je jure de ne jamais attenter à la vie ni à l'honneur d'un marin, de ne jamais convoiter sa femme ni son bien. ))
Puis on fit lever le bras au néophyte , on lui versa un peu d'eau dans la manche , il baisa la patène, il fit son offrande, et il fut initié!
Mais si le pontife n'a pas été satisfait de l'of- frande ? un signal suffit pour plonger le nouveau converti dans la piscine, où il se débat à son aise, tandis que les honnêtes gendarmes lui ver- sent des seaux d'eau sur la tête. Et quand un néophyte moins fervent ou plus récalcitrant re- fuse sa petite offrande, il faut qu'il s'attende à passer par dé rudes épreuves î Je vous assure que celles qu'on faisait subir en Egypte aux initiations
cnsis et d'Osiris n'étaient rien en comparaison; le seul moyen d'adoucir la rigueur et l'inflexibi- lité des prêtres du tropique, c'est de payer de bonne grâce et de leur faire encore la révérence bien humble.
Lorsque tout le monde fut initié , qu'il n'y eut plus de profanes , chacun ôta son masque : ce fut alors une confusion , un vacarme , une bac- chanale épouvantables ; chacun s'empara d'un seau , d'une jatte , d'un pot , de ce qui tomba sous la main et , puisant à même les cuves , rem- plies d'eau à dessein, on s'aspergea jusqu'à épui- sement d'eau et de forces. Il n'y avait plus d'au- torité à bord , le capitaine était aspergé par le mousse 3 le père la Ligne par les gendarmes , Neptune par le pontife , enfin c'était un vrai chaos!... Cette mauvaise charge digne de l'ère de scepticisme qui nous régit me coûta vingt mille sangsues qui moururent des suites de l'as- persion.
Depuis ce carnaval torridien , jusqu'aux ap- proches de terre , il ne se passa rien de remar- quable. On prit plusieurs requins ; je m'amusai à disséquer la tête et la colonne vertébrale d'un assez grand ; je disséquai aussi des poissons volans
— 60 —
qiii tombèrent à bord ; mais , chose sm'prenante ^ nous ne vîmes pas un seul damier, oiseau pal- mipède du genre pétrel, qui est ordinairement très-commun au-delà du tropique du Capricorne.
Enfin, le 27 février, à huit heures du soir, nous trouvant par 54° 51' sud, on s'aperçut que la mer, devenue houleuse, était changée. On sonda, et l'on trouva 50 brasses, fond de sable noir; nous étions à environ 40 lieues de terre.
A une heure de nuit on sonda de nouveau , et l'on trouva 25 brasses, fond de roche; nous étions dans les eaux de la Plat a !
CHAPITRE II.
lie Rio de la Plata.
Combien d'individus de toutes nations se sont laissé prendre à ce nom pompeux de Rwière d'ar- gent! combien, alléchés par lui se sont figuré sottement qu'ail ne s'agissait que de se baisser pour y ramasser l'argent tout monnayé ! On raconte
\
— . 64 —
plaisamment, à ce propos, cjuun étranger au moment de débarquer sur ces rives , ayant , par hasard , aperçu à ses pieds une once d'or ( qua- druple ) , il la repoussa du pied avec humeur en disant qu'il aurait du temps de reste pour en ra- masser. Le pauvre diable a sué sang et eau de- puis pour en gagner la valeur.
Ce nom mensonger de la Plata fut donné au fleuve que nous visitons par suite d'une méprise , car on n'a jamais trouvé une parcelle d'argent ou d'or dans cette rivière ni sesaffluens, et, l'on dirait que les premiers conquérans , pour se con- soler de leur désappointement , ont voulu trom- per, à leur tour, les aventuriers qui marche- raient sur leurs traces.
Géographie. — La Serra dos vertentes qui forme, sous divers noms locaux, la chaîne occi- dentale du système brésilien, d'une part, les Sierras de Cochahamba et de Sanla-Cruz , qui sont un prolongement de la cordilière orientale du système péruvien , d'autre part , forment le véritable dwortia aquarum de l'Amérique du sud , en séparant l'immense bassin du Maranhon ou Amazone, de celui de la Plata ^ les deux plus srrands fleuves connus.
Ainsi la Plata n'a d'autre rivale sur le globe que l'Amazone qui la surpasse , quant à la masse des eaux et à la longueur du cours , mais non en lar- geur. Ces deux fleuves ont le même berceau ; tous deux sont les dignes fils des gigantesques Cordiliëres des Andes et des hautes montagnes du Brésil ; tous deux sont le réceptacle de ces innom- brables rivières coulant en divers sens , entre le Pérou, Bolivia et le Brésil. *
La rivière Pœ^ana, qui , à 27° de latitude , s'enrichit des eaux du Paraguay et reçoit une infinité de rivières et de ruisseaux, pendant sa longue course , et l' Uruguay , qui dans une même latitude descend de l'orient , en augmentant de même la masse de ses eaux , forment une mer_ veilleuse ramification de canaux navigables , se réunissant en im seul tronc sous le nom de Rio de la Plata. Dès que cette grande masse d'eau s'est réunie, elle s'étend majestueusement jusqu'à la mer , et elle a plutôt l'apparence d'un golfe profond que d'un fleuve, puisque ^ entre les caps Santa- Maria et San-Antonio, sa
1 Je fais abstraction des grandes rivières qui descendent au Nord du Bas-Pérou, de la Colombie et des Guyanes , comme appartenant à d^autres systèmes de montagnes qui n'ont rien de commun avec la Plata,
5
largeur est de quarante lieues marines , tandis que son point le plus étroit, à soixante-dix lieues de r embouchure, presque en face de Buenos- Ayres , est encore de dix lieues ! Ces caps de Santa-Maria et de San-Antonio sont les bornes nord et sud que les géographes donnent au Rio de la Plata , parce que jusque-là on ne sent point l'influence de la marée et qu'on ne remarque aucun des autres caractères qui appartiennent à la mer ; mais les pilotes-pratiques donnent pour limites au fleuve les pointes de Santa-Lucia et de las Piedras , un peu en avant de Montévideo , parcequ après ces deux points les eaux cessent d'être potables et que c'est aussi là que commencent les dangers.
Hydrographie. — L'étendue qui donne au Rio delà Plata une si grande magnificence est con- trebalancé par son peu de profondeur , ce qui cause de fréquens embarras aux bâtimens qui tentent de le remonter sans pilotes. Il n'y a que deux canaux susceptibles de recevoir les navires tirant plus de huit pieds d'eau, l'un qui suit la côte du nord, l'autre celle du sud. Outre que le gouvernement de Buénos- Ayres a fait rédiger un itinéraire qui est distribué aux ca- pitaines , il s'est formé dans ces dernières années une société de pilotes lamaneurs à Buénos-Ayres
— 67
et à Montevideo , dans le but de suffire à tous les besoins depuisles caps Santa-Maria et San- Antonio jusqu'en rade de Buënos-Ayres , y compris les points intermédiaires.
Quant aux précautions à prendre pour les abords de la Plata et même pour la navigation tout entière du fleuve , on doit beaucoup de remercîmens aux officiers de la gabare \ Émula- tion y qui ont exploré ces côtes avec un soin tout particulier pendant les années 1851 et 1852 et en ont dressé d'excellentes cartes. '
Histoire. — Christophe-Colomb, génie obscur plus avancé que son siècle dans la connaissance de l'astronomie et de la navigation , avait décou- vert le nouveau monde ^ ; Fernand-Cortez avait conquis le Mexique ; Pizarro n'avait pas encore rendu le nom espagnol odieux et exécrable aux Américains, par les cruautés inouies exercées par lui , au nom de l'Evangile , pendant la conquête du Pérou ; Alvarez Cabrai , capitaine portugais , favorisé par un heureux hasard , avait découvert ^
1 Voyez , pour les observations nanliques , la note C , à !a fin de ce volume.
2 En abordant , pendant la nuit du 11 octobre 1492 , à Tune des îles Lucayes , nommée par lui S a7i- Salvador.
5 L'an 1500. Il se rendait aux Indes Orientales , par ic cap de Bonne- Espérance. La tempête et les courans le portèreoî sur la cote du Brésil.
— 68 —
h Brésil, la plus belle contrée d'Amérique; lors- que Jeaii-DiazdeSolis, pilote Castillan, découvrit Fan 1515, un fleuve immense, nommé Pamna- guazii * par les Aborigènes. Après s'être assuré que ce n'était pas un golfe, il changea ce nom giiarany en y substituant le sien , et l'appela Rio de Solis. ^
Ce malheureux navigateur étant descendu à terre, près de l'endroit où fut fondé Maldonado, sur la rive gauche du fleuve , les indomptables Charmas^ peuples chasseurs et jaloux de leur indépendance , l'attirèrent le plus qu'ils purent dans l'intérieur et le massacrèrent, hiiet ses gens, d'une manière horrible.
Le frère de Solis, resté à bord du bâtiment avec le reste de l'équipage, fut tellement effrayé et découragé qu'il s'en retourna en Espagne sans vouloir pénétrer phis avant. Il se passa onze an- nées avant que Ton osât tenter de nouvelles dé- couvertes sur ce point de l'Amérique. Le hasard y ramena encore les Espagnols en 1526;
1 Voyez la note D , pour Tétymologie de ce nom,
i 11 y était déjà venu en 1508 , mais il n'était pas sûr que ce fût un lîeuve.
~ 69 —
Le vénitien Sébastien Cabot* , qui , en 1496, avait fait la découverte de Terre-lNeuve pour l'Angleterre , la voyant trop occupée de ses affaires domestiques pour songer à former des établisse- mens dans le Nouveau- Monde, porta ses talens en Castille , où sa réputation le fit choisir pour une expédition brillante. La Victoire , ce vaisseau fameux pour avoir fait, le premier, le tour du monde j, et le seul de l'escadre de Magellan qui fût revenu en Europe , avait rapporté des Indes- Orientales beaucoup d'épiceries. L'avantage qu'on retira de leur vente , fit décider un nouvel arme- ment , qui fut confié aux soins de Cabot. En sui- vant la route qui avait été tenue dans le premier voyage , ce navigateur arriva à l'île Sainte-Cathe- rine, d'où il se rendit au petit port des Pat os ^ sur la côte du Brésil , par les 27« de latitude australe. Là il fut joint par Diégo Garcia , le- quel était sorti de la Corogne , expédié aussi par la cour d'Espagne pour faire des découvertes. Il y trouva deux autres espagnols déserteurs de la petite armée qu'avait commandée Solis. Dans les environs il y avait encore quinze autres
1 Les Espagnols en on l fait Cahoto et Gabolo. Ce n'est pas le seuj exemple de l'altération des noms de navigateurs ou d'explorateurs. Cristophe Colomb est appelé par les Espagnols Cristoval Colon. Je crois néanmoins que pour ce dernier , c'est nous qui l'avons altéré.
— 7 0
espagnols déserteurs de l'armée du capitaine don Rodrigue d'Acuna, destinée pour les Indes Orien- tales. Tous ces déserteurs informèrent Cabot qu'il y avait de grandes richesses d'or et d'argent dans le RiodeSolis, c'est poiu' cela qu'il se déterminaàs'y introduire; mais il éprouva tant de résistance de la part de ses compagnons , qu'il fut obligé d'a- bandonner dans l'ile Sainte- Catherine les prin- cipaux opposans. Il partit enfin, après avoir fait construire une galiote ; il entra dans la Plata et vint jeter l'ancre vis-à-vis de l'endroit oii fut, de- puis, fondé Buénos-Ayres; c'était à l'embouchure d'un ruisseau qu'il appela San-Lazaro et qui porte aujourd'hui le nom de San- Juan, Il fut bien surpris de trouver dans cet endroit l'un des compagnons de Sohs , le seul qui eût échappé au massacre.
Cabot laissa dans ce petit port les deux plus gros navires , avec trente hommes et douze sol- dats pour défendi^e les effets qu'il déposa dans une barque entourée de palissades* Quant à lui , il partit avec la galiote et une caravelle, dans le but de continuer son exploration , en donnant ordre à ceux qui restaient , de chercher un meil- leur port dans les environs.
— 71 —
Il suivit le cours du Pom^z^z Jusqu'au 27° 27' 20 ' de latitude , et o9 de longitude , en s' arrêtant IrëquenuTient pour se faire des alliés parmi les Mheguas , les Caracaras , les Timhûs , et quel- ques autres tribus , toutes de la nation Guarany. Ces Indiens portaient à leurs oreilles quelques petites lames d'or et d'argent, que les Espagnols échangèrent contre d'autres bagatelles.
Après cela , Cabot s'introduisit dans la rivière du Paraguay, pour y trouver certains Indiens qu'on lui avait dit avoir vendu les lames d'or et d'argent à ceux de qui on les avait achetées. Quand Cabot fut arrivé au confluent du Rio-Bermejo , il fit avancer un brigantin, (qu'il avait construit récemment) , avec trente honmies. Ceux-ci ren- contrèrent quelques Indiens ^^ace^, lesquels per- suadèrent aux Espagnols qu'effectivement ils pos- sédaient beaucoup d'or et d'argent dans leurs maisons, et qu'ils l'échangeraient volontiers avec d'autres choses. Les Espagnols , au nombre de quinze, s' étant laissé persuader , suivirent les Agaces , et ceux-ci les surprirent et les massa- crèrent tous.
Cet échec , et la nouvelle que quelques navires étaient entrés dans le Rio<le-Solk ^ déterminèrent
Cabota rebrousser chemin. Il rencontra bientôt Diego Garcia , le même qu'il avait laissé au port des Patos , qui , remontant le Parana , prétendait avoir les mêmes droits à la conquête. Ils eurent quelques altercations ensemble , mais enfin ils convinrent de redescendre au fort del Espiritu- Santo j bâti par Cabot , d'y construire quelques bâtimens légers, et de continuer la découverte.
Mais la résistance qu'opposaient les naturels du pays ( ils avaient massacré la plupart des Espa- gnols laissés à la rivière de San-Lazaro ) , fit juger à Cabot que pour s'établir solidement , il fallait d'autres moyens que ceux dont il pouvait disposer. Aussi, en 1550, il prit la route de l'Es- pagne pour les aller solliciter , ayant grand soin de se munir des petites lames d'or et d'argent qu^^on avait échangées avec les Guaranis , afin dien faire hommage à Sa Majesté.
Voilà le motif pour lequel on donna alors à ce pays là le nom pompeux de Bio de la Plata. *
C'est ainsi qu'on a ravi à l'infortuné Solis jus- qu'à la gloire de la découverte , en substituant à
1 Voyez Reynai et d'Azara.
son nom , que porta d'abord le tteuve , mi autre nom trompeur et impropre. Seulement un ruis- ' seau j sur les bords duquel eut lieu le massacre , s'appelle aujourd'hui arroyo do Solis ! !
Les bords de la Plata sont très peu élevés. Ce sont des terrains tertiaires qui , dans la classifi- cation géologique, appartiennent aux périodes ' alluvienne et diluvienne , principalement la partie Sud , ou la province de Buénos-Ayres , qui ne présente qu'une immense plaine basse et unie , composée uniquement de limon , de sable et d'ar- gile , recouvrant un tuf calcaire jusqu'aux fron= tières de Patagonie.
Les terrains de , la Banda- Oriental, de même que ceux de Rio-Grande-do-Sul , paraissent être un sol primordial , modifié par des périodes di~ verses , comme on le verra dans le cours de mes observations.
Rien de plus triste à la vue que ces bords sa-
1 Par période alluvienne , j'entends parler des alliivions qui se sont formées immédiatement et successivement après les cataclysmes de la période diluvienne. — Je recommande aux personnes qui n'auraient aucunes notions de géologie^ la lecture des Lettres sur les révohitions du Globe.
blonneux , dépouillés d'arbres et de verdure ^ n'offrant qu'un horison immense , sans accidens de terrain pour reposer les regards fatigués de n'apercevoir que des sables et une herbe aride , brûlée du soleil pendant quatre mois !
Une impression de tristesse s'empara de moi lorsque je vins à découvrir ces campagnes si tristes, que je m'étais complaisamment figuré être embellies par tous les charmes d'une nature riante et fertile ! J'aurais voulu rétrograder aus- sitôt , tant j'étais cruellement désabusé.
Il est peu d'étrangers , de Français , d'Italiens surtout , qui , venant poiu* la première fois à Buenos- Ayres , sans renseignemens certains sm' le pays , n'aient déploré la sotte fantaisie qui leur avait fait choisir une contrée si sauvage , préféra- blement à d'autres où la nature étale un luxe merveilleux. Ce n'est que peu à peu , et lors- qu'on a pénétré dans l'intérieur, qu'on se fami- liarise avec ces champs incultes et ces déserts sans fin, appelés Pampas.
CHAPITRE m
MontévîdeOj
Ce fut pendant la nuit du 28 février que nous mouillâmes en rade de Montevideo. Une frégate française se trouvait à une portée de canon de nous ; mais l'obscurité était si grande qu'on ne
distinguait que son fanal , dont le feu nous guida mieux que celui du Cerro,
J'étais impatient de voir poindre le jour afin d'analyser ce sol américain , de respirer l'air pvir d'un ciel azuré , de sentir les émanations électri- ques de cette terre indépendante , de voir enfin se lever le soleil de la liberté sur ces rives hospita- lières !
Chose étonnante ! le lendemain je n'étais plus si empressé; mou eathousiasme avait singulière- ment molli n'étais- je pas Français ? Il paraît
du reste , que la végétation vigoureuse et abon- dante des zones chaleureuses rend Morphée très- prodigue de pavots, du moins il semblait vouloir me combler de faveurs ce jour-là , en les répan- dant avec profusion autour moi. Je ne lui en sus pas mauvais gré du tout, lorsque, montant sur le pont pour secouer mes pavots, je me vis entouré de mauves, de goélands, de bec- en- ciseaux , d'hirondelles-de-mer et autres palmipèdes criards, réunis autour du navire en telle abondance qu'ils m'assourdissaient par leurs cris rauques. Ce ne fut qu'après avoir tiré une douzaine de coups de fusil et abattu quelques mouettes , autour desquelles s'amassèrent les autres , que je pus
— 79 —
enfin me rendre à moi-même et observer libre- ment.
Alors je découvris sm^ la pointe occidentale d'une colline, qui s'abaisse de manière à former une langue de terre un peu prolongée , la petite ville de Montévideo , formant avec ses pâtés de maisons blanches ( suivant l'expression originale d'un célèbre voyageur), ses fortifications en zig- zag , ses belveders , ses deux tours de faïence peinte et son môle en bois, une ellipse inclinée, que la disposition du terrain rend parfaite.
En face de la ville , à l'ouest et tout au bord du fleuve, le Cerro : c'ést un morne de forme co- nique légèrement affaissé sur sa base , s'élevant à cent-cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer , et laissant voir à sa cime une forteresse surmontée d'une lanterne
Au milieu, entre la ville et le Cerro, s'ouvre une baie de forme ovale s' avançant de deux
1 C'est ce Cerro qui a fait changer le nom de San-Felipe , que por- tait d'abord la ville , en celui de Montévideo , dont l'étymologie esî celle-ci ; Monte , mont ou montagne ; vi , j'ai vu ; deo , abréviation dec?e lejos, de loin.
— 80 —
lieues dans les terres et au fond de laquelle se voient au-dessus de plusieurs îlots , des dunes de sable et quelques habitations ëparses.
Rien n'indiquait que nous fussions dans un fleuve , bien qu'à trente lieues de son embou- chure ; la rade entièrement ouverte n'offrait que l'image de la mer, souvent très-agitée en cet en- droit.
Suivant la saison dans laquelle on arrive , l'as- pect de Montévideo est gai ou triste : malheu- reusement j'arrivai siu^ la fin de Tété, lorsque le soleil , après avoir été presque perpendiculaire à cette zone , avait brùlë la végétation et laissé un caractère sévère et agreste à ces lieux privés d'ar- bres et d'ombrage Le Cerro , couvert d'un gra- men épais avait pris une teinte grisâtre qui at- tristait la ville ; les plaines unies qu'il domine étaient desséchées; elles n'offraient aux troupeaux amaigris, qu'on voyait épars ca et là, qu'une pâ- ture sans substance. Les jardins seuls, ornés d'une végétation étrangère , laissaient voii' une nature moins fanée , des teintes moins sombres; quelques pêchers, quelques peupliers associés à Voinhu in- digène* reposaient seuls ma vue déjà fatiguée,
1 Espèce de Ficxis qui caractérise ces plaines. {D'Orb. )
— 81 —
attristée j et regrettant le beau sol accidenté de la riche Normandie. Quel contraste pour moi ! Au lieu de vergers bien plantés , de ces belles fermes entom^ées de quintuples rangées de hê- tres , d'ormes ou de chênes , de ces guérets couverts de prairies artificielles ou de moissons dorées, je n'avais devant moi qu'une terre aride presque sans culture et un sol miiforme. Pen- dant l'automne , l'hiver et le commencement du printemps , lorsque des pluies abondantes ont rendu la fraîcheur et la vie à ces plaines, en for- mant une multitude de ruisseaux qui les arrosent , le pays change d'aspect ; il se transforme en d'im- menses prairies verdoyantes où les troupeaux joyeux bondissent en broutant une herbe nour- rissante. La terre fertilisée, prêtant complai- samment son sein aux semences que l'agriculteur laborieux veut y jeter , récompense au centuple ^ les peines qu'il s'est données j c'est alors qu'on voit dans les campagnes s' étendant entre Monté- vidéo et Maldonado de vastes champs de mais , d'orge et de blé qui répandent Tabondance chez ces peuples sobres , non-seulement dans cette lo- cahté, mais encore à Buénos-Ayres même, qui s'approvisionne de céréales chez ce la fourmi sa voisine. »
1 X'expression n'est pas forcée.
6
Il ne faut donc pas se presser de porter un jugement défavorable sur ce pays , lors même que tout paraît briilé du soleil : deux mois suf- firont pour opérer devant vous un changement à vue. Mais même au plus fort des chaleurs , si vous pénétrez de quelques lieues dans l'intérieur, vous êtes agréablement surpris , et peu-à-peu vous vous enchantez en retrouvant des sites qui vous arrachent un soupir , une larme d'atten- drissement , un frisson de plaisir C'est que
l'illusion est complète , vous avez retrouvé un site de la terre natale !
Comme vous le voyez , cette terre est digne de la liberté : ce n'est point une terre de déception qui vous étale d'abord tous ses charmes, toute sa parure ^ pour ne vous laisser voir ensuite que nu- dité , qu'aridité désespérante pour le cultivateur intelligent ; loin de là , semblable à ces sentiers semés d'aspérités dont parle l'Ecriture, elle vous fait passer par des déserts sauvages pour arriver à YEden que vous avez rêvé.
Dans laprès-midi, je descendis à terre avec le capitaine ; à mesure que j'approchais et que je distinguais mieux la forme amphithéatrale de la ville , celle des maisons et des édifices , en même
^ 85
temps que Faridité des campagnes me semblait moins grande , je me croyais transporté en Syrie ou en Palestine ; je ne reconnaissais plus l'Amé- rique. En effet , la forme carrée des maisons , terminées en terrasse ( azotea ) , et n'ayant pour la plupart qu'un rez-de-chaussée , leur blancheur éblouissante, la forme pyramidale de quelques belveders , la bizarrerie des tours de l'église de la Matriz , cathédi^ale dont les petits dômes sont recouverts de faïence peinte et vernissée , les for- tifications sur les parapets desquelles s'aperce- vaient quelques soldats Africains , mêlés à des créoles-métis , au teint olivâtre , tout cela prê- tait singulièrement à l'illusion ; il ne manquait que des cèdres aux cimes élancées , des palmiers et des grenadiers , pour me représenter une ville des environs du Liban ou du Jourdain.
J'arrivai dans le port , au pied du môle en bois , ou plutôt du débarcadère ; je jetai un coup- d'oeil sur la baie circulaire qui forme le véritable port. On me montra quelques balises , et des bouées placées en différens endroits j)Our signa- ler les carcasses de navires qui se sont perdus , il n'y a pas très Ion g- temps. Il paraît que le port de Montévidéo nécessite des travaux hydrauli- ques d'autant plus urgens qu'il se comble de
84 — ^
plus en plus par le sable et la vase qu'y déposent les courans. Outre cela, il est exposé aux mau- vais vents , qui , non-seulement rendent la mer grosse , mais encore font chasser les bâtimens sm' leurs ancres , entravent leurs câbles , les font tomber les uns sur les autres , et quelquefois même les jettent à la côte , comme il est arrivé à plusieurs époques et notamment le 28 septembre 1826, où plus de cent navires éprouvèrent de fortes avaries , tandis que plusieurs se perdirent dans le port même . Le fond étant de vase molle les ancres tiennent peu , et les câbles ne tardent pas à se pourrir. Il faut de bonnes chaînes en fer et des navires doublés en cuivre pour séjourner avec sécurité dans la rade et le port de Monté - vidéo ; mais même avec ces précautions , il faut une grande vigilance , car lorsque le pampero ( vent d'ouest et de sud-ouest ) vient à souffler, il n'y a aucun abri contre lui , et l'on ne peut même pas sortir aussi vite qu'on le voudrait. Il est à regretter qu on n'ait pas formé un port au confluent de la rivière de Santa-Lucia , qui se trouve un peu à l'ouest du Cerro ; les bâtimens d'un tonnage ordinaire y eussent trouvé imabri sûr contre tous les vents.
Ainsi , Monté vidéo est dans une petite pénin-
— 85 —
suie , entourée de tous cotés par le fleuve , excepté de celui de l'est, où se trouvent la citadelle et les meillem^es fortifications. Il est bien fâcheux que , par un article du traité de ]?aix fait avec le Brésil 5 toutes ces fortifications , qui ont coûté beaucoup , doivent être détruites. Cette stipu- lation , faite par l'empereur don Pedro , ne de- vrait-elle pas être annulée par le gouvernement actuel du Brésil , puisque les Brésiliens affirment à qui veut l'entendre que leur guerre n'était pas nationale ?
Le plan de la ville est très-régulier , divisé en cuadras ( carré de maisons ) ; les rues bien ali- gnées , garnies de trottoirs , se trouvent coupées à angles droits ; malheureusement elles ne sont pas pavées , ce qui les rend aussi désagréables en temps de pluie qu'à T époque de la sécheresse : des nuages de poussière salissant tout dans l'inté- rieur des maisons ou ce sont des cloaques affectant l'odorat, principalement dans le bas de la ville.
Toutes les maisons sont bâties en brique, et la plupart sont très-basses , comme je l'ai déjà dit ; mais on en construit de nouvelles à plusieurs étages , qui rivalisent avec ce que nous avons de plus gracieux en Europe ; seulement , le toit reste
— 86 —
toujours en terrasse , parce que cette formé donne beaucoup de fraîcheur aux maisons ; elle offre encore l'avantage de laisser respirer un air plus pur après une journée caniculaire, en per- mettant à toute la famille de se tenir au-dessus des exhalaisons tièdes du sol échauffé ; et de plus c'est une forteresse où le patriotisme et le cou- rage des femmes ont aidé souvent les citoyens à se délivrer d\in joug étranger ou de l'invasion des barbares. Les Anglais doivent se rappeler en- core ce que vaut une azotea pour la défense du foyer domestique...
En somme, la ville de M on té vidéo n'est pas désagréable , quant à son aspect physique ; et si Ton fait entrer en considération , comme on le doit certainement, l'air d'aisance et les manières tout aimables des liabitans , doués , comme les Argentins de beaucoup d'esprit et d'un extérieur très- avantageux, on se convaincra facilement que son séjour peut offrir des charmes réels. C'est plus qu'il n'en faut, à mon avis, pour in- viter les négocians à se fixer sur un point qui , aux avantages signalés , joint encore ceux d'une position des plus favorables au commerce ; un climat des plus salubres et un gouverneur éclairé, ami des étrangers , proteceur du commerce et de
— 87 —
Findustrie. Que demanderait-on de plus? Apportez des marchandises convenables, des capitaux et des bras industrieux , et vous verrez que vous n'avez pas tenté en vain la fortune. Je veux es- sayer de le pix)uver dans la description que je donne au chapitre suivant du territoire compo- sant la Banda-Orimtal.
Peu de villes de Jl' Amérique ont plus souffert que Montévidéo , depuis sa fondation qui date de 1 724 * ; son commerce et sa population s'en sont ressentis * , mais l'administration éclairée de M. Vasquez, rappelant celle de M. Rivadavia à Buénos- Ayres , à une autre époque , tend à réparer les maux afiligeans qui ont éloigné les étrangers et surtout les capitalistes d'un point digne de fixer leur attention.
Montévidéo est chef-lieu du département de son nom et capitale de la République orientale de VUruguafz'y elle est le siège du gouvernement, composé des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.
1 Voyez la Revue Politique , au chapitre V.
2 Sa population est évaluée à 15,000. Elle a été de 26,000.
3 Position astr. — Longitude Occidentale de Paris, 58° 33' 25". Latitude , 34" 54' 8 " Elle est à 30 lieues du cap Saiita-Maria , et à 40 de Buénos-Âyres
— 88 —
Le gouverneur porte le titre de Président,
li y a une chambre de sénateurs et une autre de députés ou représent ans .
J'ai dit que Montévidéo rappelait une ville de Syrie ou de Palestine; il ne serait pas impos- sible que l'illusion fut poussée, dans quelques siècles , jusqu'à faire croire à la transmigration de Tyr ou de Sidon dans ces lieux, où le com- merce doit avoir un autel , et un culte aussi fer- vent que celui de la liberté.
CHAPITRE IV.
La Banda-Oriental , ou République de l'Uruguay»
Favorisée par la nature, comme si elle leut choisie pour s'y montrer dans toute sa fertilité , la Banda-Oriental n'est pas moins importante par sa situation géographique, à l'embouchure de la rivière de la Plata,
— 92 — -
8a position astronomique est entre les 5o^ et 61^ degrés de longitude occidentale du méridien de Paris , et les 50^ et 35^ degrés de latitude australe. Ses confins sont, au nord^ la province de Rio- Grande-do-Sul ou de Sao Pedro , dépendant de Fempire du Brésil. A Y est, encore la province de Rio Grande et le territoire neutre , espace de ter- rein compris entre la lagune ou le lac Mérim et l'Océan- Atlantique , ensuite cet Océan. Au sud ^ rOcéan - Atlantique et le Rio de la Plata. A Y ouest , l'Uruguay, qui sépare cet état des pro- vinces d'Entre-Rios et de Corrientes, comprises dans la confédération du Rio de la Plata.
Ses limites ont varié souvent et ont été le sujet de longs démêlés entre les Espagnols et les Por- tugais ; elles sont , quant à présent , fixées au rio Cuarey , l'un des aftluens de l'Uruguay, du côté du nord, et au rio Yaguaroii , qui se jette dans la laguna Mérim , du côté de l'est. Renfermée dans ces limites qui rendent le territoire de cette république à -peu- près carré, sa superficie peut être évaluée à 12,000 lieues (de 20 au degré). Sa population absolue , qu'on ne connaît pas exac- tement , a été évaluée en 1826 à 70,000 liabitans, et l'on ne peut guère la porter plus haut que ce nombre , même à présent ; car s'il est de fait qu'elle
s'est accrue dans ces dernières années par les soins d'une sage administration , il n'est pas moins certain qu'elle avait considérablement diminué pendant la guerre dévastatrice du Brésil. Quant à sa population relative, elle ne peut pas être éva- luée à plus de 7 ou 8 liabitans par lieue carrée , parce qu'il y a peu de terrein perdu dans la Banda- Oriental.
Les ileuves et les rivières se ramifient si admi- rablement dans cette heureuse contrée , que les transports par eau peuvent s'opérer des points les plus reculés jusqu'à la métropole , et ce n'est pas un faible avantage dans un pays oii les routes sont à peine frayées, et les voitures mal construites ; où le manque de ponts, les fréquens débordemens interrompent tout-à-coup les communications par terre. Indépendamment de l'Uruguay, deux fois large comme la Seine , d'une navigation fa- cile jusqu'au Salto , ce territoire , si privilégié de la nature dans cette partie si essentielle aux pro- grès de l'agriculture et du commerce, est arrosé par le rio JSegro , rivière de second ordre , com- paré à r Uruguay ; le rio Santa hucia, le Cehollati,
Daiman, Y Arapey ^ de troisième ordre; le Yi, le Yaguaron , YOlimar^ le Vardo , le Qiiegiiay , le Cuarej , elle Gacuaremhoj de quatrième ordre.
— 94 —
A ces grandes rivières se joignent plus de deux cents ruisseaux, dont plusieurs sont navigables pour des bateaux plats ou des pirogues. Il y a bien quelques entraves à la navigation des grandes rivières , mais avec un peu d'industrie on les sur- monterait facilement. Par exemple , l'Uruguay , si connu par la masse de ses eaux , ne peut être remonté que jusqu'à 60 lieues de son embou- chure, à cause d'une petite cataracte ou d'un rescif à fleur d'eau , appelé el Salto ; eh bien, il ne s'agirait que de creuser un petit canal par un des côtés , ouvrage qui serait de la plus facile exécu- tion pour le rendre navigable, jusqu'à trois cents lieues, pour des bateaux à vapeur d'une force or- dinaire et même pour des bateaux à voile de 50 tonneaux. Mais avec un bateau à vapeur, remor- queur, on conduirait des chalans de deux cents tonneaux et plus jusqu'aux Missions, à vingt lieues du Paraguay et à pr(\ximité des Verbales! (lieu où se récolte le maté). Un peuple industrieux am^ait déjà surmonté ces légères difficultés ; mais dès à présent le commerce peut être très-actif sur le Rio Negro , le Santa Lucia , le Cébollati ; cette dernière rivière , qui prend sa source dans les mornes de la Barriga Negra^ (district de Concep- cion-de-Minas) après avoir traversé, dans la di- rection de l'ouest à l'est , la partie sud-est de cet
état va se rendi^e dans la laguna Mërim, d'où l'on peut facilement communiquer avec la grande laguna ou lac dos Patos par le rio Sao-Gonzaho, qui passe devant la nouvelle ville brésilienne de Sao Francisco de Paola.
Le sol de la Banda-Oriental est entrecoupé de nombreuses collines et de montagnes ou mornes qui n'ont pas une grande élévation. La Serra do- Mar (formant la chaîne orientale du système bré- silien), qui commence au 16^ degré de latitude australe, se termine , après avoir traversé la pro- vince de Rio Grande-do-Sul à' est à ouest ^ dans dans le rincon de la Cruz , vers le confluent de VYbicuf, et ne traverse pas la Banda- Oriental dans toute sa longueur, comme l'indiquent les cartes géographiques, copiées toutes les unes sur les au- tres. Elle envoie seulement dans la Banda- Orien- tal , ainsi que dans les hautes missions , quelques chaînons qui se ramifient en s' abaissant de plus en plus. Il y a bien dans l'est et le sud- est , vers la frontière du Brésil, une chaîne continue , mais ce n'est qu'une colline élevée appelée Ciichilla Grande qui ne me parait pas dépendre de la Serra do-Mar. Je suis porté à croire qu'il en est de même des collines du sud- ouest appelées Aspe- rezas de Mahaine,
— 96 —
Je n'ai pas assez voyagé dans Fin teneur de la Banda- Oriental pour me prononcer d'une ma- nière certaine; aussi, craignant d'augmenter les erreurs déjà trop grandes , je me suis abstenu de faire représenter les chaînes de montagnes sur ma carte. Cependant si je puis en juger d'après ce que j'ai observé dans l'intérieur de la province de Rio Grande, je puis raisonnablement penser qu'il n y a aucun rapport entre le chaînon de la Baniga- Negra et de Cuchilla-Grande avec la Serra-do-Mar . Ce qui me confirme dans mon opinion (ou mon erreur, si l'on veut), c'est la composition géologi- que des mornes et des collines du sud et de l' est de la Banda-Oriental, entièrement différente de la par- tie de \di Serra j'ai traversée. Au lieu de grès de toute espèce que j'y ai trouvés , même sur les points les plus élevés, on est surpris de rencontrer ici, au niveau de la mer, des roches granitiques, purement cristalines, ayant souffert un morcel- lement plus ou moins violent, une décomposition plus ou moins grande. Ces décompositions ont produit par voie de sédiment et par aggloméra- tion, des roches d'une autre nature, mais appar- tenant toujours au sol primordial qui paraît faire la base des terrains de nouvelle formation. J'ai retrouvé, conmie on le verra par la suite, les mêmes roches avec les mêmes caractères de mor-^
— 97 —
cèlement , de décomposition et d'agrégation aux environs de Porto- Alégre dont le sol présente une analogie frappante avec celui de Montévidéo.
Indépendamment des chaînes de collines dont je viens de parler, il y a encore beavicoup de mornes isolés qui contribuent à rendre plus pitto- resque le tableau qu'offre l'alternative continuelle des monticules , des prés , des ruisseaux et des ri- vières boisées.
Le climat est très-tempéré sur toute la surface du territoire de la république ; Thumidité, que doivent produire les nombreuses rivières quila sil- lonnent , ainsi que les vents de nord et de nord- est , passant sur des contrées marécageuses et chaudes , est modérée par les vents de terre sud- ouest, toujours secs, appelés communément Fam- peros, parce qu'ils traversent les Pampas) * , et par le voisinage de l'Océan. Sa température est l'une des meilleures que l'on connaisse. Le peu de progrès que la population a faits dans le nouvel état ne doit donc pas être attribué à l'insalubrité de l'air , aux maladies particulières au pays; mais
i On appelle ainsi les vastes plaines basses et unies qui sont au Sud et à l'Ouest de Buénos-Ayres. — On trouvera plus loin l'étymo- îogie de ce mot.
7
— 98
bien à des causes purement politiques. Il pro- vient de la guerre avec l'Espagne , qui fut plus cruelle sur ce teri'iitoire que sur aucim autre point des provinces unies, de la guerre civile et de l'a- narchie que les voisins étrangers ont pris soin d'atiser durant la révolution contre l'Espagne ^ et de la domination portugaise ou brésilienne, gé- néralement détestée par les habitans , et qui a causé leur émigration dans les autres provinces.
Montévidéo fut peuplé , il y a un peu plus d'un siècle, par une colonie envoyée de Buénos-Ayres. Le territoire environnant était occupé par une multitude d'Indiens barbares , connus sous le nom de Charmas, Il fallut long-temps leur disputer le terrein, mais enfin on parvint à les repousser vers le nord , avec les Miniianes et les Guaranis pro- prement dits , et les derniers restes de ces tribus barbares ont été récemment détruits ; de manière que le territoire se trouve à présent libre et à l'abri de toute invasion d'Indiens.
Les nouveaux colons trouvèrent les campagnes couvertes de troupeaux de bœufs et de chevaux, qui s'étaient multipUés prodigieusement depuis l'arrivée des premiers conquérans. Dès -lors, comme les terreins furent reconnus fertiles par-
tout 5 même dans les montagnes , on les destina au pâturage , et les habitans se livrèrent exclusi- vement au soin des troupeaux. Il a continué d'être la principale brandie de commerce de ce pays , non-seulement par l'extraction des cuirs de bœufs et de chevaux, mais encore par la salaison des viandes et les fontes de suif. Montevideo, seul , parvint à avoir trente-trois établissemens de sa= laison * , dans la plupai^t desquels on tuait cent bêtes pai' jour , sans que cette consommation sem- blât diminuer le nombre des troupeaux , parce que la reproduction est favorisée par une foule de circonstances naturelles. La campagne abon- de en pâturages , dont aucun endroit ne reste inutile; ils sont d'une bonne qualité, quoique le besoin de sel se fasse sentir dans quelques localités, et fertilisés par l'irrigation d'une mul- titude de ruisseaux et de sources surgissant de toutes parts. A chaque pas le voyageur est agréa- blement surpris ^av la rencontre d'eaux pures et salubres , toujours entourées d'un bois touffu qui en entretient la fraîcheur.
Les vastes solitudes composant le territoire de la nouvelle république formaient partie de la vice-royauté de Buenos- Ayres , sous le nom de
* Salad^ro en espagnol ; charqucada en portugais.
— 100 —
Banda - (hientah Après avoir été régie pendant neuf ans par le féroce et cruel Artigas , qui atta- qua Buenos- Ayres , envahit l'Entre-Rios , souleva Santa-Fé , arma les Indiens du Grand-Chaco et désola les missions de l'Uruguay par des actes inouïs de barbarie , cette contrée, autrefois si flo- rissante , flit envahie par les Portugais et réunie au Brésil, sous le titre de Propincia Cisplatina. Séparée de cet empire par un article du traité de paix, conclu en 1828, entre Buénos- Ayres et le Brésil, elle fut déclarée indépendante et prit le titre de Eepuhlica Oriental del Uruguay. D'après la nouvelle organisation qu'elle vient de se donner, tout le territoire de la république est partagé en neufs départemens , qui prennent le nom de leurs chefs-lieux respectifs; ces départemens sont : Montéi>idéo , qui donne cinq députés à la chambre des représentans ; Canelones , qui en donne qua- tre ; 5a7T /o5e, trois; Coloniaj trois; Soriano^ trois; Paysandii, trois; Cerro-Largo^ deux; Maldonado^ quatre ; Entre-Rios ' , Yi et Negro, deux : plus un sénateur chacun.
L'état possède trois villes : Monté vidéo , la Colonia et Maldonado; quinze villas ou bour- gades , dont voici les noms :
1 Qu'il ne faut pas confondre avec ia province de ce iioîh.
— 101 —
Guadalupe , San Jiian-Bautista , San- José, La Florida , El Rosario , San-Salvador , Santo-Do- niingo-SorianOj Mercedes , Paysandù, Belen (dé- truit), Melo, Rocha, San- Carlo , Minas, et San- Pedro.
Plus les huit yillages ou hameaux suivans :
Piedras, Pando , Porongos , Real de San-Carlos, Vivoras, El Carmelo, El Salto et Santa-Teresa.
En tout vingt-six populations, indépendam= ment des estancias ou grandes fermes du pays , disséminées à de grandes distances les unes des autres , et autour desquelles sont toujours grou- pés quelques r anches ou huttes de terre couvertes en jonc pour loger les familles employées à l'ex- ploitation.
Le gouvernement entretient dans chacune des vingt-six populations ci -dessus une école pri- maire-élémentaire j, par la méthode de l'ensei- gnement mutuel, et en outre , il y en a bien un pareil nombre soutenues par des éfcablissemens publics ou particuliers.
Des courriers réguliers partent de la capitale
— i02 —
pour les divers points de l'intérieur les 9, 16, 23 et 30 de chaque mois.
L'état social étant le même dans la république de l'Uruguay que dans celle du rio de la Plata, je renvoie mes lecteurs aux descriptions que j'en ferai à Buénos-Ayres où les mœurs, les coutumes et le caractère des difFérens habitans composant ^a masse hétérogène de la population seront passés en revue. Le vide que j'aurai laissé sera rempli dans l'exploration de l'Uruguay.
(c Parler de l'industrie , des arts et du com- merce des nouveaux habitans de l'Amérique, dit le savant M. Balbi , c'est parler de l'industrie^ des arts et du commerce de l'Europe et de ses habi- tans, qui depuis trois siècles se sont établis d'un bout à l'autre du Nouveau-Monde. )> * Les Espa- gnols , les Portugais, les Anglais , les Français, les Italiens et les Allemands y ont importé leur indus- trie, qu'ils ont modifiée ensuite avec plus ou moins d'avantages pour eux, suivant le caractère de la nation qui dominait et la protection que son gouvernement leur accordait. Malheureusement
1 M. Balbi a observé ailleurs , avec raison, que cette épithète de
Nouveau-Monde serait mieux appliquée à VOcéanie ou Aiistralasie , la cinquième partie du monde =
r
— i05 -~
la manière vicieuse avec laquelle on Ht le com- merce jusqu'à la seconde moitié du XVIII^ siècle a privé l'Europe et l' Amérique des immenses avan tagesqu elles en auraient tirés, si on lui avait ac- cordé la liberté dont il a joui dans la suite. Certes, la Banda-Oriental aurait pu atteindre prompte- mentau faite de la prospérité, si l'Espagne, com- prenant mieux ses propres intérêts, n'avait pas entravé l'essor industriel et commercial que les premiers colons tentèrent de lui imprimer. Les restrictions de l'Espagne arrêtèrent l'émigration; sa politique étroite en éloigna toujours ceux qui n^étaient pas espagnols, et ses querelles intermi- nables avec le Portugal achevèrent de paralyser l'industrie. Comme l'exploitation des troupeaux parut offrir la plus grande utilité , sans donner grand travail, les habitans s'y livrèrent au préju- dice de Tagriculture qu'ils négligèrent entière- ment. Cependant les terres ne réclamaient que des bras industrieux pour les cultiver, puisqu'elles produisaient avec abondance, et sans culture, toute espèce de grains, de frviits et de légumes; elles auraient fourni toutes les productions d'Eu- rope et la plupart de celle des tropiques ; mais à quoi bon tant de travail , se dirent les colons es- pagnols ? que ferons-nous de notre superflu, puis- que les restrictions du système colonial nous en
— 104 —
prohibent T échange avec les étrangers ?. . . Ils adop- tèrent l'indnstrie la plus commode pour eux, et ils firent bien. Ce genre d'industrie était de na- ture a faire germer en eux des idées d'indépen- dance ; elles germèrent effectivement , elles gran- dirent, et l'Espagne fut punie par où elle avait péché.
Le système de Galvez qui, en 1778 ^ pro- clama sucessivement la liberté du commerce en- tre les treize principaux ports de l'Espagne et l'Amérique ci-devant espagnole, ' donna beau- coup d'activité au commerce delaPlata; mais ce fut après 4810, lorsque les ports s'ouvrirent à toutes les nations , lorsque les individus de toutes croyances purent se présenter pour exercer libre- ment leur industrie , que ce pays prospéra véri- tablement. Sans les troubles civils et cette guerre désastreuse avec le Brésil , la Banda-Oriental eût pu s'appeler à juste titre la Phénicie du Nouveau- Monde> de même que Buénos-Ayres en eût été la Carthage.
La constitution définitive de la nouvelle répu-
1 Jnsque-là il n'y avait que les places de Séville et de Cadix qui pussent expédier un nombre très limité de bâtimens d'un faible ton- nage pour les colonies. Le commerce de la Plata était dans la dépen- dance de celui des spéculateurs privilégiés du Pérou.
— 105 —
blique, ramour de l'ordre et le besoin de tran- quillité qui se fait remarquer parmi la classe éclai- rée, la cessation des troubles civils, la position isolée , tout-à-fait neutre de ce petit état , sont autant de garanties morales pour les capitalistes , les commercans et les industriels qui songeraient à augmenter leur fortune ou leur bien-être au profit d'un pays qui ne paraît pas avoir adopté pour devise Y ingratitude .
CHAPITRE V.
Revue chronologique des événemens survenus dans la Banda» Oriental, depuis la découverte jusqu'en 1854. •
4508. — Première découverte du fleuve de la Plata, par Jean Dias de Solis, qui le prend pour un golfe.
1 Voyez , pour les détails de la décoiivei'te et de la conquête, Fuiies,
Ensaijo de la historia civil dcl Parcujuay, Tiicvmun y Buéiios-kyres . Félix de Azara, l^oyayes dans l'Amérique Méridionale, Rayual , Histoire philosophique des Deux-Indes,
^ 108 —
1515. — Seconde découverte par le même . Cette fois, mieux informé, il substitue son propre nom à celui de Pamna-Guazu, donné à ce grand fleuve par les Indiens Guaranis. Solis est assassiné par les Charmas.
4526. — Sébastien Cabot ou Gahoto pénètre, après Solis, dans le fleuve nouvellement décou- vert. Il fonde le premier établissement espagnol au confluent du ruisseau de San Juan, près l'em- bouchure de l'Uruguay. Quatre ans après, les In- diens Charmas détruisent le fort qu il avait con- struit, chassent les Espagnols et restent maîtres de leur pays.
4550. — Cabot retourne en Espagne avec quel- ques lames d'or et d'argent achetées aux Guaranis , pour en faire hommage à son souverain, auquel il propose de substituer, au nom trop modeste de Rio de Solis, celui plus pompeux de Rio de la Plat a,
4566. — Les Espagnols jettent les fondemens du premier village dans le pays habité par les intré- pides Charmas^ sur les bords de l'Uruguay, au confluent du rio Negro, et le nomment Santo- Domingo - Soriano .
)
4
— i09 —
1679. — Les Portugais, regardant le fleuve de la Plata comme leur limite naturelle au sud , et d'ailleurs très- envieux des découvertes des Espa- gnols , fondent la ville de la Colonia del Sacra- mento, en face de Buenos- Ayres , d'après les or- dres du gouverneur portugais de Rio- Janeiro.
1726. — Fondation de Montevideo. La néces- sité de repousser les Cliarruas qui occupaient tout le vaste territoire compris entre l'Uruguay, le rio Negro , les montagnes de San-Ignacio, l'Océan et la Plata, aussi bien que le besoin d'arrêter la contrebande par laquelle les étrangers ruinaient le commerce de Buénos- Ayres , engagèrent les Espagnols à y faire passer , en 1724, quelques troupes qui eurent à lutter alternativement avec les Portugais , les Charmas et même les Français qui venaient clandestinement faire provision de cuirs. Deux ans après, Bruno de Zahala, gouver- neur de Buénos- Ayres , fit passer dans la Banda Oriental vingt familles de Canariens qui permirent de fonder la nouvelle ville de San Felipe ou Mon- té vidéo.
1731. — Bataille livrée par les Charmas et les Minuanes aux troupes de Buénos - Ayres et de Montévidéo sous le commandement de Zabala;
— HO —
celui-ci est vaincu et forcé de demander T inter- vention du provincial du Paraguay, lequel, par un message de paix , parvient à calmer la flirein^ des Indiens, et ménage entre eux et les Espagnols un traité définitif en 1752.
1757. — Le cabinet espagnol élève Montévidéo au rang de chef-lieu de province ou de gouver- nement.
Cette même année, les Minuanes, tribu qui oc- cupait l'espace compris entre le rio Negro et les Missions, reprennent les armes et attaquent les établissemens espagnols. C'est dans cette guerre que le gouverneur de Buénos-Ayres , Andonae- guî, donna l'ordre cruel, trop suivi et trop bien imité dans les guerres modernes, d'égorger tous les Indiens au-dessus de douze ans , parce que , disait-il , le véritable baptême de ces sauvages est le baptême de sang!
1762. — Fondation du village de San- Carlo s ^ près Maldonado.
1786. — Fondation de la ville de Maldonado.
1804. — Fondation de l'édifice appelé Cabildo (municipalité), à Montévidéo.
— m —
1806 (12 août.) — Une expédition de volon= taires orientalistes , sous les ordres du général Li- niers, français, débarque sur les plages de Buénos- iV^ynres, et avec ce faible secours les habitans de cette ville font prisonnier le général anglais Bé- resford et sa troupe.
— (28 octobre. ) — Le commodore anglais Popham bombarde par mer Montévidéo, et il est repoussé.
1807 (janvier.) — Les Anglais, sous les ordres du conmiodore Popliam , attaquent et prennent , après une vive résistance , Maldonado et San-Car- los:, pendant que le général sir Samuel Acmuty , assiégeant Montévidéo, déroute la garnison espa- gnole dans une sortie.
— (5 février. ) — Les troupes anglaises pren- nent d'assaut Montévidéo, qu'ils évacuèrent et rendirent à l'Espagne au mois de juillet de la même année , par suite de la capitulation du gé- néral Whitelock à Buénos-Ayres.
1808. — Le libéralisme du gouverneur Elio qui , le premier, ne craignit pas de refuser l'obéissance au vice-roi de Buénos-Ayres, fait présager les mouvemens qui , deux ans plus tard , devaient agiter le pays.
— 112 —
1810 (25 mai), — ^Le premier cri de liberté est jeté par une poignée d'hommes généreux, dans la ville de Buénos-Ayres , et bientôt il est répété par tout le continent américain.
1811 (28 février) — Les patriotes orientalistes s'emparent du bourg de Mercedem où se répéta le premier cri de liberté!
— (26 avril.) — Action gagnée par les pa- triotes sur les royalistes au village de San- José,
■ — ( 18 mai. ) — Les patriotes, commandés par l'intrépide Artigas^ déroutent les royalistes dans le village de Las Piedras,
1812 (20 janvier.) — Le territoire de Montévi- déo est envahi par une armée portugaise, de 4,000 hommes, sous le commandement du géné- ral don Carlos Federico Lecor , envoyée comme auxiliaire des Espagnols ; mais en vertu d'un ar- mistice, elles évacuèrent le pays au mois de mai suivant.
— (51 octobre. ) — Victoire du Cerrito , rem- portée sur les royalistes par le général patriote Rondeau . Monté vidéo, pris d'assaut, se réunit à la république des Provinces-Unies du Rio de la Plata, comme chef- lieu de la province delà ^a/z^/a- Oriental,
\
— 115 —
1814 (17 mai.) — L'escadre espagnole ^ station- née à Montevideo, est déroutée par celle de Buénos-Ayres, sous les ordres de l'amiral Brown, anglais, au service des patriotes.
— ( 23 juin. ) — Les troupes de la république Argentine, sous les ordres du général don Carlos Alvear, occupent Monté vidéo.
1815 (25 février.) — Les troupes de Buénos- Ayres évacuent Montévidéo que les Orientalistes occupent à leur tour.
1816. — Les Portugais envahissent la Banda - Oriental, en proie à la guerre civile , sous le pré- texte de pacifier le pays.
1817. — L' année portugaise au lieu de pacifier le pays, s'empare de Montévidéo, dont le cahildo invite les habitans, ainsi que ceux de la cam- pagne , à faire avec les Brésiliens ou Portugais , une paix qui fut conclue à cette condition : que Voccupation de la proi>ince serait seulement pro- visoire 3 et que V armée portugaise reconnaîtrait toujours les autorités locales.
1S20 (septembre.) — Artigas, ce cbef patriote
8
— 114 —
trop célèbre par $es cruautés j est battu par son lieutenant Ramirez , et forcé de se réfugier au Paraguay , où il est retenu prisonnier par le dic- tateur Francia.^
1821. — Le général portugais fait approvi- sionner Montévidéo et déclare la Banda-Oriental réunie au Brésil sous le nom de Proi^incia-Cispïa- tina. ^
1 825 (1 9 avril.) — Don Juan Antonio Lavalleja , et avec lui trente-deux Orientalistes partent de Buénos-Ayres et débarquent sur les plages de la Banda-Oriental pour délivrer leur sol natal de la domination étrangère; à leur premier cri le patrio- tisme national s'enfiaimne et l'entreprise est cou- ronnée de succès.
— (14 juin.) — Un gouvernement provisoire de la Banda-Oriental s'établit dans la villa de la Florida. Et le 20 août suivant, s'installa la pre-
1 Voyez la note E , concernant Artigas.
2 Voyez , pour plus de détails sur cette occupation injuste et la guerre désastreuse qui s'en est suivie entre la république Argentine et le Brésil , les intéressantes Esquisses historiques et statistiques sur Buenos- Jyres , traduites et augmentées par M. Varaigne.
niière législature ou chambre des reprësentaiis , qui déclara nuls à jamais et d'aucune valeur tous les actes de reconnaissance , d'incorporation, etc. au Portugal et au Brésil; se déclarant en outre, elle-même , libre et indépendante de fait et de droit, avec un ample pouvoir d'adopter les formes qui lui paraîtraient convenables.
— (7 septembre.)— La même chambre des re- présentans sanctionne avec force et valeur de loi (dans la villa de la Florida) que le trafic d'esclaves demeure aboli et que tous ceux qui naîtront dans la Banda- Oriental, seront libres, sans exception d'origine.
- — (24 septembre.)— \ ictoire du Rincon de las Gallinas , remportée par le général patriote Fruc- tuoso Rivera, sur les forces brésiliennes.
— (12 octobre. ) — Victoire del Sarandi^ rem- portée par les Orientalistes , sous les ordres du général Lavalleja, sur les troupes brésiliennes,
— (Décembre.) — - L'empereur du Brésil, don Pedro I^» , déclare la guerre à la République Argentine,
— H6 —
— (5 1 décembre . ) — Le colonel patriote Olivera attaque les troupes brésiliennes concentrées dans le village de Santa-Teresa et remporte un avan- tage.
1 826 . ( 5 février. )— L'amiral Brown attaque la Colonia del Sacramento , occupée par les Brési- liens.
— (9 fév.) — Le colonel don Manuel Oribe attaque le Cerro ^ occupé aussi par les forces brésiliennes.
— (1 1 avril.) — Combat de l'amiral Brown avec la frégate impériale Niterof , en vue du port de Monté vidéo.
d 827 (9 février.) — Victoire navale remportée à l'île du Joncaî (à l'embouchure de l'Uruguay) par l'amiral Brown.
— (20 fév.) — Victoire décisive remportée par le général don Carlos Alvear, commandant l'ar-
1 Ce qu'il y a de remarquable dans ces attaques , c'est l'audace et le courage des patriotes , qui n^'hésitèrent pas à présenter le com- bat à des forces dix fois plus considérables immériqnement parlant.
mëe nationale de la République argentine , sur les forces concentrées des Brésiliens à Ituzaingo.
1828 {\^' janvier.) — Le phare de Tîle de Flores est allumé. *
—(21 avril.)— Prisedes Missions de l'Uruguay sur les Brésiliens , par le général Frtictuoso Ri- vera.
■ — (27 août.) — On signe à Rio Janeiro les pré- liminaires de paix entre la république Argentine etTempire du Brésil.
— (4 octobre .) — On ratifie et on échange à Mon- tévidéo les traités préliminaires de paix entre la RépubHque et l'Empire, d'où il résulte que la Banda-Oriental formera un état séparé sous le nom de République de VUruguay ,
— (24 novembre.) — L'assemblée constituante du nouvel état se réunit dans la bourgade de San-José,
1 La tour fut commencée en 1819 , et les travaux ayant cessé furent repris en 1826.
Le môle en bois du port de Montévidéo fut commencé en 1821 ^ pai- ordie du tribunal du consulat.
(1*^^ décembre.) — -Le général D. José Ron- deau est nommé gouverneur et capitaine-général provisoire de l'état Oriental, et pour son substi- tut on désigne D. Joaquim Suarez.
1828 ( 22 décembre. ) — Le général D. José Rondeau prend possession du gouvernement d.e l'état Oriental.
1829 (25 avril.) — Les forces impériales éva- cuent la place de Montévidéo.
— (l^'^ mai.)— Le gouvernement de la répu» blique entre solennellement dans la capitale.
— - (10 septembre.) — La constitution de la ré- publique de rUruguay est sanctionnée par l'assem- blée constituante.
1 850 (1 7 avril. ) —Le général D. José Rondeau , ayant donné sa démission, on nomme gouver- neur et capitaine- général, par intérim, don Juan Antonio Lavalleja.
— (26 mai.) — La constitution de l'état Orien- tal de l'Uruguay est approuvée à la Cour du Rré- sil par les plénipotentiaires de cette puissance et de la république Argentine.
— 119 —
— (18 juillet.) La constitution est solennelle- ment jurée.
1850 (22 octobre.) — Les chambres des séna- teurs et des représentans de l'état sont installées,
— (24 octobre.) — Le brigadier général don Fructuoso Rivera est nommé président de la ré- publique et Fétat Oriental est définitivement constitué.
1832 et 1835. — L'ambition démesurée du général don Juan Antonio Lavalleja , flattée et excitée par quelques Brésiliens de la province de Rio Grande, fait craindre un moment de voir se renouveler les horreurs de la guerre civile , mais l'influence du président Fructuoso Rivera sur les habitans de la campagne , ainsi que les sages mesures du chef de poHceàMontévidéo, déjouent de toutes parts les tentatives de Lavalleja qui , dépouillé de ses biens et chassé de la RépubHque s'est vu forcé d'abandonner ses projets ambitieux et de vivre exilé du sol à l'indépendance duquel il a si puissamment contribué. Avec plus de pru- dence et moins d'ambition , le général Lavalleja se serait vu, à son tonr, le chef suprême de Fétat et ses concitoyens l'auraient vénéré comme il méritait de l'être.
1
CHAPITRE YI.
Départ de Montévidéo. — Un Paiu|pero. — ^ Arrivée en rade de Buénos-Ayres. — Aspect extérieur de cette ville*
La plupart de mes compagnons de voyage j empressés de se rendre à Buénos-Ayres , aban- donnèrent VHerminie qui devait séjourner quel- ques jours à Montévidéo, et profitèrent du départ d'un des paquetes ( paquebots ) faisant la navi- gation régulière entre cette ville etBuénos-Ayres^
pour se rendre plus promptement à leur desti- nation. Je ne voulus pas abandonner le bon ca- pitaine Soret qui nous avait si bien traités pen- dant notre heureuse traversée ; j'étais d'ailleurs bien aise de voir avec plus d'attention les scènes étranges qui s'offraient à mes regards, et de pren- dre à loisir des renseignemens sur le pays ; mais au moment où j'entrais dans une fonda (hôtel) Pour m' assurer d'un logement, on vint me dire que nous partions le soir même.
Le messager officieux qui s'était chargé de m' avertir de la résolution subite du capitaine , s'empressa de lier conversation avec moi, de s'in- former de mes projets , du but de mon voyage , de l'espèce de marchandises que j'apportais ; questions flanquées de bien d'autres auxquelles je répondais avec le plus de réserve qu'il m'était possible , sans cependant manquer à la politesse. 11 s'écria : Ah î Monsieur^ que je vous plains d'être venu dans un pareil pays î On assassine tous les jours les étrangers; ils sont volés, assaillis jusque chez eux; nos consuls ne sont plus res- pectés; ils ne peiivent rien; plus de sécurité
pour nous, Si cela doit durer encore long-
tems , tout commerce deviendra impossible dans ces contrées. Monsieur , si j'ai un conseil d'ami
— Iî25 —
à vous donner , n'allez pas plus avant, restez à Montëvidëo ; ici, du moins vous avez une porte pour échapper : il y vient souvent des navires de guerre, et, en cas d'émeute, comme cela arrive à chaque instant , vous pouvez vous y réfugier ; mais à Buënos-Ayres ! où Ton ne peut plus res- ter dehors après le soleil couché ! Vous courez les plus grands risques.
— Je vais à Mendoza, lui dis-je, et consé- quemment il faut de toute nécessité que je me rende à Buénos-Ayres. — Vous allez à Mendoza,
Monsieur! Mais vous m'effrayez à Mendoza î
Et qui donc connaissez-vous à Mendoza ? — Je
nommai mon ami Anatole de Ch y — Hélas!
Monsieur, je suis bien fâché de vous affliger;
mais votre ami de Ch y vient d'être Jusillé
par le farouche Quiroga , qui commande en des- pote dans les provinces de Cuyo, et je puis vous affirmer qu'il est disposé à en faire autant à tous les Français de l'intérieur. En achevant ces der- niers mots, l'officieux nouvelliste pirouetta, prit le bras d'un Orientaliste, et me laissa livré à mes réflexions lesquelles, on doit bien le penser, n'é- taient pas gaies! Qu' allais-] e devenir dans un pays semblable, où la vie d'un homme n'était pas plus considérée que celle d'une mouche î Certaine-
— 124 —
ment ce monsieur, ce compatriote , me disais-je à moi-même, ne peut avoir aucun intérêt à m' ef- frayer, à m'en imposer, et le conseil qu'il vient de me donner ne prend sa source que dans un senti- ment d'humanité. Mais quelle affreuse nouvelle ! mon malheureux ami victime de l'atroce poli- tique d'un chef barbare! ! Qu'aura-t-il fait pour mériter un sort pareil! 11 n'est pas croyable que l'on fusille un homme par plaisir? ces peuples seraient pires que des Vandales, que des Tar- tares; ce serait criant , ils s'attireraient la haine
des nations Que faire ? et de qui prendre
conseil?
En cet instant une douzaine de Français en- trèrent dans la fonda; un colonel allemand, qui les accompagnait, me rassura un peu en m' an- nonçant positivement que mon ami Anatole était parvenu à s'évader du cachot où il était en effet retenu pour être fusillé , et que sans doute il de- vait être à Santiago du Chili , à l'abri de toute atteinte de Quiroga Quant au danger que
1 Cet infortuné jeune homme avait donné une somme de 4,000 piastres fortes pour obtenir son évasion ! — Il retomba plus tard entre les mains (je pourrais dire entre les griffes) de son implacable en-* nemi.
semblaient courir les étrangers à Buenos- Ayres et dans l'intérieur, il me rassura complètement, en le traitant de chimérique , et me faisant cette observation très-sage que celui qui ne s'occupe que de ses propres affaires est rarement inquiété en quelque pays que ce soit. Le vieux colonel avait de l'expérience , il servait la patrie depuis bien des années, et il avait été témoin de l'im- prudence des étrangers, des Français particu- lièrement , qui ont souvent la manie de vouloir di- riger les autres et de donner des conseils plutôt propres à attiser le feu de la discorde qu'à cal- mer l'effervescence des passions politiques.
Je n'hésitai plus , je me rendis au môîe , où je trouvai mon préparateur , qui avait fait une libation à Bacchus , sans doute pour conser- ver quelque dieu tutélaire dans ce pays de sau- i>ages , comme il l'appelait. Nous regagnâmes tous V Henninie ; on leva l'ancre , et el pratico ( le pilote ) se chargea de nous conduire à bon port. »
Le vent nous fut favorable pendant une grande partie de la nuit ; il avait soufflé du nord-est avec force , et nous nous attendions à arriver en rade de Buéuos-Ayres de bonne heure le lendemain ; mais vers le matin le pilote fit serrer toutes les
— 126 —
yoiîes, disposeï^ les câbles, et tenir les ancres prêtes à jeter. A peine ces dispositions étaient- elles prises , qnele Pajjipero (vent de sud-ouest) souffla tout-à-coup si violemment que le Prac- tico en fiit déconcerté ; le navire craquait horri- blement , nous dérivions grand train ; le gou- vernail n'obéissait plus, ou plutôt la force de F ouragan empêchait le navire d'obéir au gouver= nail ; il n'y avait pas de tems à perdre ; une ancre fut jetée 5 elle ne tint pas ; ime seconde , avec la grosse chaîne, obtint un meilleur résultat : le navire resta fixe , le nez ou la guihre au vent , qui soufflait à écorner les hœufs.
On ne se figure pas avec quelle furie , quelle impétuosité subite , apparaît , souffle , tom^bil- lonne et se déchaîne le Pampero : Auster et Zéphire combinant leurs efforts dans f antique empire cVEole, toutes les outres déchirées du souverain de Lépai^i laissant échapper à-la-fois les trente-deux aires de vent , sont à peine capa- bles de donner une idée An Pajîipej'o : c est à-la- fois l'ouraaan des Antilles et les tourbillons du grand désert de Sahara. Heureusement le Pam- pero ne se fait pas toujours sentir dans toute sa violence , semblable au \ ésuve il laisse le tems aux habitans des bords de la Plata de réparer les
— i27 —
dégâts qu'il leur a causés ; mais quand leur sécurité , de même que celle des habitans de la campagne de Naples, semble ne plus redou- ter , ou du moins oublier le fléau dévastateur , c'est alors qu'il appai^ait plus fiirieux que jamais : les habitans de Buénos-Ayres et de Montévidéo conservent le souvenir d'ouragans terribles. Je n'ai pas été témoin d\\iiPampero- ouragan, quoique le vent de sud-ouest ait soufflé souvent pendant mon séjour à Buénos-Ayres ; mais ce que j'ai ob- servé suffit pour me faire apprécier ses effets dé- vastateurs. J'ai vu souvent s'élever en plein midi un nuage opaque, semblable à un immense rideau qui, après avoir donné une couleur livide au soleil, grandissait, s'élargissait subitement sur l'horizon, obscurcissait tellement l'atmosphère qu'il deve- nait impossible de distinguer les objets les plus voisins ; c'était le signal de la tourmente : chacun s'empressait de rentrer chez soi , de fermer her- métiquement les ouvertures de la maison , d'al- lumer de la chandelle, et l'on attendait patiem- ment les effets du Pampero, Alors le nuage crevait , et se résolvait bientôt en tourbillons qui ne laissaient , au lieu de pluie , qu'une poussière blanchâtre semblable aux cendres d'un volcan. Les terrasses , les murailles , les rues en étaient couvertes de plusieurs pouces d'épaisseur.
Pour ceux qui ont pu s enfermer , il ne résulte du Pampero que le désagrément de faire laver tout le linge de la maison , car cette poussière trouve moyen de s'introduire ^ malgré toutes les précoutions , mais mallieui^ aux personnes res- tées dans la campagne , près d'ime rivière ou d'une lagune , il arrive presque toujours qu'en voulant regagner lem^ demeure , les infortunés se précipitent dans l'eau. J'en ai vu beaucoup d'exemples à Buénos-Ayres même , sur la plage où toutes les lavandières se rendent pour laver le linge. Et si le Pampero devient om^agan, les na- vires de la rade , chassant bientôt sur leurs an- cres, se précipitent les uns sur les autres et l'obs- curité empêchant de recomiaître les manœuvres, il devient impossible d'échapper au naufrage. Ce n'est là qu'une faible esquisse du Pampero - ou ragan.
Celui dont nous fumes assaillis n'avait pas ce caractère, mais il ne laissa pas que de causer de l'inquiétude , parce que nous nous trouvions dans le canal que laissent entre eux les bancs Ortiz et Indio , et si nous avions chassé sur nos ancres , nous eussions été portés sur le banc Chico. Heu- reusement elles tinrent bon et le Pampeio put soufiler à son aise pendant trois jours.
— 129 —
Nous étions précisément en face de la Ense- nada de Barragan, Ce lieu est un port ou plutôt une baie profonde, comme le nom l'indique , à dix lieues à l'est de Buénos- Ayres , sur la rive droite de la Plata; c'est là que se tenaient les bâ- timens et les frégates du roi d'Espagne, avant que Montévidéo et Maldonado ne fussent peu- plés. Ce port est sûr, l'ancrage y est bon. Il est formé par le ruisseau de Santiago qui vient de l'intérieur des terres , et le traverse; mais l'entrée en est étroite et les frégates armées en guerre ne peuvent mouiUer qu'aux environs du canal. Les navires qui ont quelques réparations ma- jeures à faire ou un chargement de mulets à prendre , se rendent à la Ensenada. On y trouve un village formé de quelques cabanes ou ranchoSj accompagnés de trois ou quatre maisons en azo- tea ; il y a peu de secours ou d'assistance ma- nuelle à espérer des homme indolens qui l'habi- tent, mais on peut être sûr d'y rencontrer l'hos- pitalité la plus cordiale de la part des femmes.
Le Pampero ayant enfin cessé , nous nous re- mîmes en route. Le 5 mars nous arrivâmes en grande rade de Buénos-Ayres
Dès qu'on annonça les clochers de Buénos-
9
— 150 —
Ayres j je m'élançai sur le pont; mais j'en fos pom' ma dépense de regards et mes efforts de rétine ; mes nerfs optiques se fatiguèrent en vain à découvrir la métropole de la république Argen- tine, je ne vis que brouillard à l'horizon. Patience î nous la verrons bientôt; c'est que, voyez- vous, les marins ont une vue de lynx, qui semble de- viner la terre, et ils se trompent rarement. Mais d'abord , vous , lecteur , avez-vous entendu par- ler de Buénos-Ayres , de sa gloire , qui a rempli le monde moderne ? Savez- vous qu'il existe un point sur la terre appelé Buénos-Ayres? 11 est pro- bable que oui , je n'en doute même pas ; quoi- qu'il n'y aurait pas plus de honte à vous d'igno- rer l'existence de Buénos-Ayres , qu'il n'y en a pom^ beaucoup de Fortenos * à croire que toute la France est contenue dans Paris , ou l'Angle- terre dans Londres; mais en supposant que vous ne le sachiez pas ( ce dont je vous prie de ne pas rougir ) je vais vous dire ce que c'est que Buénos-Ayres et toute sa gloire.
Buénos-Ayres est quelque chose relativement à l'Amérique du Sud, peu de chose relativement
1 C'est le nom donné aux habitans de la ville de Buénos-A}Tes, qui a été long-temps le seul port des provinces de la Plata.
Î5I —
à toute r étendue du continent américain , et un point pour le globe. Cependant ce point a été lumineux , il a brillé avec éclat ; on a pu le prendre quelque tems pour une étoile du Sud tombée à terre, et ses liabitans s'en sont énor- gueillis beaucoup; puis, se figurant qu'ils avaient assez fait pour étonner le monde et rendre leur gloire éternelle, ils se sont mis à se quereller entre eux pour passer le tems ; eh bien , voici à quoi je compare la gloire de Buénos-Ayres et des Argentins : je la compare à un feu d'artifice donné par les amis de la liberté et de la civilisa- tion , à la fin duquel on a vu écrit en lettres Ijrillantes le nom vénérable de Rivadavia !
Enfin voilà Buénos - Ayres déployant sa ligne d'édifices î J'aperçois ses quinze clochers , les dômes et les tourelles de ses couvens , qui sem- blent sortir des eaux. Les édifices grandissent ; je vois les terrasses de ses maisons carrées ; la ville s'étend , de droite et de gauche elle surgit de plus en plus ; bientôt elle montre la forte- resse ; les petites maisons del hajo » Valameda , les saules de la Boca , les pavillons ou les quintas du Retira et de la Recolefa ; la foret de mâts des
navires de la petite rade Buénos-Ayres n'a
plus rien à montrer ; Buénos-Ayres est en place j
sur le bord de la cote ; elle attend Tëtranger qui la fait vivre pour l'insulter ou le flatter, suivant sa passion du moment
Halte là î nous sommes à quatre lieues de Buënos-Ayres , en dehors de la grande rade ; nous ne pouvons passer outre sans la permission du Cassique, \ ous croyez peut-être qu'il s'agit du clief des Indiens Pampas ? Point du tout. Le Cassique fut d'abord mi navire marchand que les Brésiliens armèrent en guerre lors des derniers démêlés avec la République ; celle-ci , ou plutôt (honnem^ à qui il appartient ) l'amiral Brown s'en empara , et on l'a placé là pour servir de ponton, de presidio ; et un peu aussi pour nar- guer les Brésiliens , qui n'ont pas l'air d'y faire attention , mais qui n'en pensent pas moins. Or, le Cassique est chargé de la police du port , mais il ne faudrait pas courroucer le Cassique ! car alors il serait réduit à montrer toute son impuis- sance Le pauvre Cassique n'en peut mais. Il
a tout au plus assez de force pour retenir les prisonniers d'état qui y sont envoyés de tems à autre pour être rongés par la vermine , léguée à la marine de la Patrie par la marine impériale.
Deux officiers étrangers , au service de la Ré-
publique , vinrent à bord de YHer minie pour visiter les papiers et reconnaître notre état sani- taire. N'ayant, dieu merci , rien à nous repro- cher, il nous fut donné licencia de passer en petite rade.^
Je me réfouissais beaucoup de la vue exté- rieure de Buénos-Ayres ; je m'applaudissais de ma résolution ; c'est qu'effectivement , après avoir touché à Montévideo , on doit être agréa- blement surpris de l'aspect de Buénos-Ayres. Tout annonce ici une ville commerçante , une métropole digne d'un meilleur sort. La posi- tion un peu élevée de cette ville américaine , située en plaine , sur le bord de la côte formant j alaise; tous ses édifices publics se trouvant ré- partis sur une même ligne dans toute l'étendue de la ville , qui a au moins trois quarts de lieue de long ; le fort , placé au milieu , et non loin de lui un édifice de construction mauresque , qui contraste singulièrement avec les nombreux dômes des églises et des couvens; les charrettes sans nombre stationnées au bas de la falaise ; la multitude de lavandières couvrant la plage ^ chamarrant de blanc la pelouse verte qui s'étend au loin vers le nord , et paraît se terminer par un groupe d'arbres ; la foret de mâts de mille
petites embarcations entassées dans la rivière de la Boca , vers le sud , enfin toutes les maisons riveraines , disséminées sur la pente et au pied même de la côte , tout cet ensemble , animé en- core par le mouvement de la petite rade , est bien susceptible de faire naître l'idée d une place im- portante , d'une grande ville.
Néanmoins , une chose me déplut beaucoup,, ce fut la nécessité de descendre à terre dans une charrette. Il est bien honteux pour Buénos- Ayres , pour une place aussi importante , pour le seul port de la République Argentine où les étrangers puissent commercer avec sécurité , tant qu'à présent, il est bien honteux, dis-je, que ces mêmes étrangers soient mis, en arrivant, en contact direct avec ce qu'il y a de plus grossier , de plus audacieusement impertinent parmi le peuple de Buénos-Ayres. Il est vraiment dur d'être exposé aux injures, aux épithètes avilis- santes de gringo , de carcaman , de godo > ou de sarrazeno , que les carretilleros ( charretiers) ac- compagnent de mille obscénités , en les prodi- guant à l'étranger qui, ne sachant pas leur idiome, lait quelques difficultés avant de se soiunettre à leurs exigeantes prétentions. Quoi de plus ridi- cule, de plus désagréable;, de plus barbare que
cette manière d'arriver dans une charrette mon- tée sur deux énormes roues , de la dimension de celles de nos moulins à eau , qui vous cahote horriblement pendant que le carretiïlero vous écorche les oreille s par ses chants ou ses vociféra- tion?.. Un môle ou une jetée obvieraient à ce dés- agrément que tous les étrangers sentent vivement.
Il y en avait un autrefois ; mais une crue ex- traordinaire du fleuve et la force des courans , augmentée parun vent violent, l'ont détruit com- plètement, et au lieu de le reconstruire , chacun est venu en emporter les pierres ! . . .
Il fallut bien me somnettre à parcourir un demi- quart de lieue de plage dans l'ignoble carretilla; je débarquai à l'endroit qu'on appelle encore el Mueîle, quoiqu'il n'y en ait plus de vestiges. Ce même endroit où l'on débarque porte aussi le nom la Alameda^ , bien improprement puisqu'on n'y voyait alors que VOmhii indigène. Nous revien- drons à cette Alameda pour y voir le beau monde s'y rendant chaque jour dans les soirées d'été.
1 Alameda signifie en castellaîio un. lieu planté de àlainos ou peu- pliers — allée de peupliers.
CHAPITRE VII.
BUÉNOS-ATRES.
Beserîption de la ville. — Ses édifices publics; et particuliers ^ »->S« population.
Si VOUS voiliez vous formel* une idée exacte du plan de Buënos-Ayres, prenez plusieurs damiers, réunissez-les , et figurez - vous que la ligne sépa- rant chacune des casçs est une rue; vous aurez
f
— 158 —
ainsi un certain nombre de rues^ toutes égales en longueur et en largeui' , laissant entr' elles un carré de maisons ou une place publique : ce sera Buénos-Ayres.
La forme de la viUe est un carré , long de trois quarts de lieue et large d'une demi-lieue, divisé en trois cent soixante cuadras ou carrés de mai- sons, laissant entr' eux soixante - une colles * ou rues toutes coupées à angles droits. La Cuadra présente sur chaque face une longueur de quatre cents pieds (cent-cinquante vares) ; seize cuadras forment un cuarteï ou quartier ; il y a en tout vingt-neuf quartiers , lesquels composeront , avec le tems, quatre cent soixante - quatre cuadras. Toutes les rues correspondent aux quatre points cardinaux et sont bordées de trottoirs , garantis par des bornes en bois, placées de distance en distance.
Comme on le voit, le compas et l'équerre ont présidé à la répartition des proportions toutes
1 Dans tous les mots espagnols et portugais Xu se prononce ou. Deux 11 réunies n 'expriment en espagnol qu'un seul son et se pro- noncent toujours comme 1 mouillé. — A l'époque de la réécUfication de Buénos-Ayres, par D. Juan Garey, le 11 juin 1580 , le terrein, divisé entre les habitans, ne contenait que cent quarante-quatre cuadras qui formaient dix-huit calles.
— 159 —
mathématiques de Buenos- Ayres. Il y a dix places pid3liques, dont la principale se nomme Plaza de la Victoria. Ses édifices principaux sont ; el Fiierté el Cahiido ; quatorze églises ^ deux hôpi- taux ; l'Université , la Salle des Représentans , le Tribunal de Commerce , el Coliseo ; la Recoba , le Théâtre provisoire, le Vauxliall, el Parque , le Cuartel del Retira ( caserne).
Nous allons passer en revue tous ces édifices, et, chemin faisant , ngus visiterons les établisse- mens publics ou particuliers.
La première place qu'on rencontre en se diri- geant de YAlameda vers le centre de la ville, est la place del 25 de Mafo ( du 25 de Mai ) , ainsi nommée parce que c'est là que se réunirent les citoyens , qui , dans ce jour à jamais célèbre de l'année 1810, osèrent proférer le cri sacré de li- berté, en présence des emblèmes du despotisme. D'un côté se trouve la forteresse et de l'autre la Recoba j qui la sépare de la place delà Victoria.
La forteresse ou el Fuerte est un assemblage de plusieurs grands bâtimens entourés d'une épaisse muraille, dominée par un rempart garni de ca- nons , et protégée par un fossé qu'on traverse
— 140 —
sur un pont-levis. Toutes les administrations relevant du pouvoir exécutif s'y trouvent réunies; mais le gouverneur n'y réside pas* Cette forte- resse, assez respectable , domine la petite rade et le centre de la ville.
La Recoha est un édifice de construction mau- resque , formant un arc- de- triomphe en face du fort, et déployant de chaque côté une galerie ouverte en arcades, surmontée d'une terrasse, entourée d'une balustrade et ornée de vases vernis- sés d'une assez grande dimension; les galeries pa- vées en marbre dans leur milieu, sont occupées par des marchands d'étoffes et d'habillemens à l'usage des gens de la campagne, ce qui produit un effet assez bizarre. A dt^oite de la Récoba et à langle de la calle de la Paz , on remarque le Colyseo ou théâtre qui n'a pas été achevé, et dont une partie se trouve occupée par im cafetier finançais. Nous entrons sur la place de la \ ictoria : salut au Pira- men ! C'est une espèce d'obélisque ou de pyramide quadrangulaire, d'une trentaine de pieds d'éléva- tion, posée au centre delà place et entourée d'une grille de fer entre-coupée de douze pilastres sur- montés d'une boule, où chaque année les jeunes garçons viennent , le jour anniversaire de l'in- dépendance , chanter en choeur 1 hymne pa-
— 141 —
trio tique \ Hymne sublime! que Ton a com- paré avec raison à notre Marseillaise, Le 25 mai et le 9 juillet, cette pyramide et la place tout en- tière sont décorées d'inscriptions, de symboles, de trophées , de guirlandes , de drapeaux , en mé- moire des heureux événemens qui ont rendu l'indépendance à l'Amérique. Les édifices publics et les maisons particulières sont illuminés avec des fanaux; des jeux animés, des courses de chevaux, imitant les anciens tom^nois des Sarra- sins , des feux d'artifice , des revues , des évolu- tions de troupe de ligne et de milices à pied et à cheval, des fanfares, des symphonies exécutées par les musiques des différens régimens, con- courrent pendant trois jours à augmenter l'ivresse générale et à piquer la curiosité des nombreux étrangers qui affluent sur cette place de la Vic- toria autant pour jouir du coup-d'œil de la fête, que pour admirer les gracieuses portenas placées en amphithéâtre devant le Cabildo. La place de la Victoria n'est pas seulement destinée à la célé- bration des fêtes civiques , elle est parfois le théâtre , le forum , où l'ambition de quelques tribuns donne au peuple assemblé le spectacle
1 Composé par don Yincente Lopez , Fun des iiiembi es ies plus dis-- distingiiés du pouvoir judiciaire.
— —
d'un drame efFrayant, qiie des acteurs frénéti- ques ne rendent qu'avec trop de vérité. Au moindre signal d'émeute , on voit se rassembler sous le portique du cabildo la tourbe déguenillée des carrétilleros , des caimicéros (bouchers) , des aguatéros (portem^s d'eau) et des compadntos ^ qui , ne demandant que plaie et bosse , arrivent là en foide poiu^ attiser le feu. Si l'émeute prend un caractère d'insurrection , si la révolution se déclare , cette foule audacieuse grossit de plus en plus jusqu'à ce que la police (si elle n'est pas complice ) ou le gouvernement fasse avancer la troupe de ligne ou un régiment de nègres ; alors on voit tous les séditieux en chiripa (les sans- eu- lottes de la république ai^gentine) se débander en tous sens , courir précipitaimnent au dehors de la ville , gagner la campagne , oii , volant tous les chevaux qu ils rencontrent, ils vont se réunir aux Gauchos qui s'organisent immédiatement en monionera ( sorte de guérillas du pays * ) , jus- qu'à ce qu'un chef de parti assez inlluent les réu- nisse en assez grand nombre pom^ mettre la Avilie en état de siège. C'est alors que Buénos-Ayres est réellement dans une critique position; car ses
î Qui consiste à liaiceler contiimelleniciU renncmi , sans jamais Ini livrer bataille rangée. — On appelle ce genre de combat guer, a de recvrso.
— 145 —
liabitans se nourrissent principalement de viande, le pain n'est rien pour eux, et d'aiUeui^s il est beaucoup plus cher que la viande ; or , la cam- pagne étant en insurrection , plus de vivres pom^ la ville , plus de denrées pour le commerce ; il faut céder porfuerza. Les Gauchos * ou liabitans de la campagne, sont , à l'égai'd de Buénos- Ayres , ce que sont les Tartares à l'égard de la Chine j les Bédouins à l'égard d'Alger. C'est un chef de Gauchos qui a triomphé du parti de Lai^alle et ce sont les Gauclios qui domineront toujours la ville, en s' opposant à toute innova- tion utile au pays, jusqu'à ce qu'on suive régu- lièrement le plan de Rivadavia, lequel consistait à favoriser assez les étrangers pom^ les engager à former des colonies dans la campagne. L'exem- ple de leur industrie , de leur moralité , les liens de famiUe qui se seraient formés , la modification de quelques habitudes encore sauvages, eussent fondu peu- à-peu les moeurs âpres des Gauchos : ils auraient compris la civihsation européenne ; leiu" caractère chevaleresque, insubordonné, eût cédé à l'attrait d'un bien-être qu'ils n'ont pas en- core goûté ; leur éducation politique , dévelop pant des idées d'im ordre plus élevé , eût fait
* Prononcez 'jaou-tchos.
— iU —
naître en eux un amour de la patrie moins ar- dent, moins dévorant, mais mieux entendu, plus constant , plus noble ; ils eussent compris que la. patrie , c'est la nation tout entière, et non pas seulement le champ où ils sont nés ; que la liberté ne consiste pas à repousser toute espèce de frein que les législateurs prétendent mettre à
leurs passions déréglées Mais je m'aperçois
que je suis plus près des Pampas que delà place de la Victoria.
La campagne ayant triomphé du parti de la ville, celle-ci est inondée en un instant de Gau- chos, d'Indiens et de miliciens des faubourgs, qui la parcourent en tout sens, la lance, la carabine, ou le sabre au poing en poussant des hurlemens de sauvages glaçant d'effroi l'étranger nou- vellement débarqué. Le plus grand nombre se rend sur la place de la Victoria , en face du Ca- bildo , de même que sur celle du 25 de mai , en face du fort ; c'est le moment du dénouement; le drame prend alros un caractère tragique ou burlesque , suivant que les passions des acteurs ont été dirigées. Il n'est pas en vérité de specta- cle plus étrange que celui-là : d'un coté, vous voyez le corps des carniceros ou ahastécadores (bouchers) , la garde d'honneur du tribun vain-
145 —
queiir , avec leurs jaquettes écarlates , leurs pan- talons blancs , leurs chapeaux ronds ornés de la cocarde bleu-ciel, leurs lances et leurs petits dra- peaux noir et rouge , offrant aux regards l'image hideuse d'une tête de mort , avec cette inscrip- tion Federacion o muerte! d'un autre côté , les hordes indisciplinées d'indiens Pampas, à demi- nus, aux cheveux épars, au teint cuivré , mon- tant à poil des chevaux fatigués de leur course rapide. A coté, la troupe tumultueuse de Gau- chos , se plaisant à faire sonner les cascaheles (grelots) dont la tête et le cou de leurs chevaux sont ornés, et à brandiller leurs longues lances portant un petit drapeau^ ou des rubans bleus et rouges , emblème de la Fédération , qu'ils atta- chent à lem^ bonnet , k leur chapeau pointu , à leurs bras, aux oreilles , et jusqu'à la queue de leur cheval! Par ici, ce sont les milices en jaquette bleue, en pantalon blanc et les pieds nus, por- tant gauchement leur fusil en mauvais état. Et au milieu de toute cette bigarrure de costumes , où les couleurs rouge , bleue et verte dominent surtout, s'aperçoit le régiment des Defensores , composé de nègres , les seuls qui soient unifor- mément vêtus et disciplinés , et dont la figure vient constraster avec celle de tant de races dont on a peine à saisir les traits primitifs. Voilà le
10
— ■ 146 —
coup -d'oeil qu'offre la place de la Victoria dans un jour de révolution , et souvent même dans un jour de fête ; mais en ce cas^ il y a moins de confu- sion ; quelques troupes réglées , en uniforme:, de vieux vétérans , débris de l'armée nationale, sont là pour rassurer l'étranger.
Le Cahildo prête face à la Recoba; il occupe le côté ouest de la place. C'est encore un édifice de construction mauresque , mais plus simple , s' étendant sur une longueur de deux cent cin- quante pieds environ. Il présente deux rangées d'arcades , Tune au-dessus de l'autre ; celle du rez-de-chaussée forme un portique où l'on se réunit pour causer d'affaires ; celle du premier étage est une galerie par laquelle on communi- que dans plusieurs salles assez vastes ; un balcon en fer orne la devanture, et une tour carrée ^ surmontée d'un petit clocher, occupe le milieu de l'édifice, couvert en tuiles rondes.
Le Cabildo , qui, sous l'administration espa- gnole , servait de numicipalité , a joué un grand rôle dans les premiers temps de l'indépendance de Buénos-Ayres ; les citoyens notables ouïes plus in- fiuens s'y assemblaientsouvent pour délibérer. La cloche de la tour donnait le signal, le peuple ac-
courait en foule sur ia place de îa \ ictoria et, du balcon dont je viens de parler , les orateurs ]e haranguaient, soit pour l'exciter au tumulte, soit pour calmer son effervescence. C'est dans ce même édifice que, le 19 mai 1810, l'assemblée générale des citoyens de la ville fiit convoquée sous le nom de Cahildo ahierto (en permanence) et que le dernier des vice-rois, don Baltazar Hi- dalgo de Cisneros f La-Torre, fut déposé le 25 du même mois et remplacé par une junte de neuf per- sonnes, toutes créoles. Alors commencèrent les guerres de l'indépendance et la lutte intérieure , lutte d'ambition qui dure encore, et retarde la constitution du pays. On nomma des chefs du gouvernement ; ils eurent le titre de directeurs , de présidens, de gouverneurs, mais ils ne restè- rent pas long-tems en fonctions; on en nomma jusqu'à trois dans un jour ! et le Cahildo dut in- tervenir souvent et s'emparer de l'autorité pour étouffer les querelles des ambitieux.
A présent le Cabildo a changé de destination ; il est le siège du pouvoir judiciaire. Cela ne veu|^ pas dire que la justice y règne!... Tous les tribu- naux , la com^ suprême f la Camara de Justicia ) s'y trouvent réunis. Au rez-de-chaussée sont les notaires , les huissiers, les écrivains publics et la
— i48
prison principale (la Carcel), Les jours d'au- -lience, la galerie, le balcon, le portique sont continuellement encombrés de gens du bas peuple, de la campagne et de l'intérieur , attirés par la curiosité.
Pendant la semaine sainte on expose sous le portique du Cabildo un Christ dans la position d'un quadrupède, surchargé d'une immense croix, avec un cordon au cou que les dévotes viennent bai- ser en déposant , bien entendu , leur méritoire offrande. Près de là est une chaire où un laïque prêche la Passion à sa manière, et puis au coin d'une des rues adjacentes, la populace brûle un énorme Judas de la manière la plus indécente , en criant 'vi^^a la Fédéracion !
C'est encore sous ce même portique du Ca- bildo que j'ai vu, en 1852 , exécuter une sen" tence des plus ridicules et des plus extraordi- naires chez un peuple qui fait parade de senti- mens répubhcains. Il est vrai de dire que la co- terie jésuitique, dominant alors dans le gou- vernement, est seule responsable devant le monde éclairé du sacrilège commis en cette circonstance . Ce fut à l'occasion d'un nouvel ouvrage dont je ne me rappelle plus le titre , un ouvrage de prin- cipes, dans le système républicain^ qu'un négo-
— 149 —
ciant français venait d'introduire avec d'autres ouvrages de nos meilleurs philosophes, tels que Voltaire , Diderot, Voîney , Duj)uis, Raynal , Courrier, etc. Chose incroyable! on saisit tous les livres, on emprisonna les introducteurs et l'on £t rendre une sentence, digne de l'inquisi- tion , par laquelle on condamnait tous les ouvra- ges saisis à être brûlés sur la place publique, en face du Cabildo, tandis que le bourreau {el ver- dugo) lirait la sentence à haute et intelligible voix! !...
La sentence fut exécutée en présence de ce qu'il y avait de plus éclairé à Buénos-Ayres , et l'on resta muet, stupéfait, sans oser à peine se regarder, car on se croyait sous le couteau de
\2l Sainte-Inquisition N'était-ce pas, en effet,
un Auto-da-fe^. Que fallait- il de plus ? brûler les auteurs î Mais condamner les oeuvres d'un homme , opprimer sa pensée , violenter sa cons- cience, brûler ses écrits, n'est-ce pas lui inter- dire la liberté de penser? n'est-ce pas le réduire à la condition de la brute ? Et dès-lors que lui importe l'existence purement animale que vous lui imposez.
0 tourbe de tyrans civils et sacrés, comme di- rait r éloquent Volney, oppresseurs de cons-
V
— 150 —
ciences ! quand cesserez-TOus vos turpitudes ? ne savez -vous pas qu'un torrent ne devient impé- tueux que par les obstacles qui s'opposent à sa marche rapide ?.. et ne le retrouvez- vous pas^ ce même torrent, calme et majestueux quand les obstacles ont cessé Je ne conseillerais pas à M. de La Mennais d'aller visiter le Cabildo.
A gauche de cet édifice , au nord de la place et à l'angle d'une rue , est la cathédrale , monu- ment qui serait remarquable s'il était achevé; mais depuis le commencement de la guerre du Brésil les travaux de la façade ont été interrom- pus. Le péristyle à colonnes formant cette fa- çade, a été construit sous la direction d'un archi- tecte français, appelé par M. Rivadavia^ pour diriger les travaux qu'il avait projetés. Un dôme assez vaste surmonte le monument. L'intérieur en est simple, mais l'autel principal est remarquable par la hardiesse de sa construction et la légèreté de ses ornemens. Il est isolé au milieu de la nef et il a au-dessus de lui la coupole du dôme. L'of- fice divin est célébré en musique, avec orches- tre, en présence de l'évêque et du sénat ecclé- siastique .
i Le nom de sénat du clergé a leinpiacê raiicif-n iioni de chopkre.
— 151 —
Tant que le gouvernement de Buenos- Ayr es fut uni à celui du Paraguay , il n y eut qu'un seul évëchë , * dont le siège était à l'Assomption; mais lorsque la population augmenta , on sentit la nécessité d'en établir deux , alors le roi d'Es- pagne , Philippe III sollicita du pape Paul V la bulle de fondation de cet ëvéché , concédée en 1620. L'érection se vérifia le 12 de Mai 1622. De- puis Cette époque jusqu'en 1810, il y aeudix- liuit évêques. Après la mort du dernier, l'église fut gouvernée par le sénat ecclésiastique, jusqu'en 1851 , qu'un nouvel évêque fut nommé. C'est une justice à rendre au clergé américain de dire qu'il a marché de front avec l'indépendance po- litique et que c'est ainsi que le sénat du clergé de Buenos- Ayres, après s'être élevé pas ses lumières et la pureté de sa morale, s'est acquis une haute réputation , qu'il parait décidé à soutenir en cherchant à se soustraire à l'influence de la cour de Rome. ^
Au côté sud de la place on a commencé une galerie en arcades , sur le modèle de la Re=
1 Autorisé par le Pape Paul III , en 1579,
2 Le Pape actuel ne manqua pas de mettre à profit l'occasion que lui offrait l'administration peu éclairée du général Hosas de ressaisir
— 152 —
coba ; elle doit être continuée , ce qui donnera une assez belle apparence à la place de la Victo- ria. Enfin près du Cabildo est l'administration cen- trale de la police devant laquelle on voit toujours bon nombre de céJadores , gendarmes du pays , bien éloignés d'avoir la moralité des nôtres. (Jus- tice à qui elle appartient î )
Maintenant nous allons prendre notre course par la colle de la Reconquista, ainsi appelée parce que c'est dans cette rue que les Anglais furent faits prisonniers, lors de leur dernière tentative. Elle commence à la Recoba et se prolonge au sud , jusqu'au bord de la côte qui domine sur
la puissance spirituelle, qui avait échappé à la cour de Rome dès les premiers temps de la révolution : il nomma l'évêque proposé par le gouvernement de Buénos-Ayres , et bientôt on parla d'un second évêque qui devait servir de svppléant au premier. Le sénat ecclésias- tique s'alaima de la nomination de ces créatmes dévouées à la cour de Rome ; il fit une représentation au pouvoir législatif , de laquelle il ressortait que les anciennes colonies espagnoles ayant secoué le joug de leur métropole et juré solennellement de n'appartenir à aucun pouvoir européen , elles devenaient parjures à leur serment en consen- tant à se placer sous l'influence directe de la cour de Rome. On prit cette protestation du clergé en considération ; une commission com- posée des citoyens les plus éclairés parmi les députés , le clergé , les avocats et les hommes de lettres , fut nommée pour résoudre cette question. Au moment de mon départ on imprimait le dictamen de la commission , qu'on m'assura être favorable à la cause américaine.
les plaines de la Boca^ de Barracas^ de Quilmes, du Paso et de Biirgos \ nous y arriverons bientôt.
Après avoir passé la première cuadra, nous trouvons l'église et le couvent de San-Francisco ; l'église est remarquable par la richesse de ses or- nemens, deux tours en faïence peinte et vernis- sée, ainsi qu'un dôme nouvellement restauré. Le couvent est remarquable aussi, en ce qu'il est le seid couvent d'hommes qui ait survécu aux réformes du vertueux Rivadavia , dont le zèle pour l'amélioration des mœurs et les progrès de la civilisation n'a été récompensé que par Y ostra- cisme indéfini dont il a été frappé .
Derrière le couvent , dans la rue de la Bihlio- teca , toujours sur le bord de la côte, nous trou- vons l'Université , la Unwersidad! Le nom de Rivadavia est empreint partout; il est inef- façable^ il y brillera toujours, malgré l'obscurité dont on s'efforce de l'entourer; car c'est sous l'administration éclairée de ce sage législateur que l'instruction publique a reçu l'accroissement considérable qu'on remarque à Buénos - Ayres; c'est lorsqu'il était ministre de l'intérieur , en 1820, que l'Université fut fondée , que chaque district des campagnes a été doté d'une école
— 154 — .
primaire ; que vingt écoles pareilles furent ëta- blies dans la capitale , tandis qu'un grand nom- bre de particuliers furent autorisés, imités à ouvrir d'autres écoles pour l'instruction des jeu- nes gens des deux sexes ; qu'un peu plus tard , l'ancien directeur de l'école de commerce à Pa- ris fut engagé à en fonder une semblable à Bué- nos-Ayres ; que plusieurs dames françaises furent appelées pour diriger le collège des orphelines ; que des professeurs distingués furent choisis en France et en Italie ; que l'enseignement de la langue française fut compris dans les études pu- bliques ; qu'on vota une somme annuelle suffi- sante pour l'envoi en Europe de jeunes gens des- tinés à se fortifier dans les études spéciales; qu'enfin un conseil de l'Université fut composé des hommes les plus éclairés et les plus libéraux, avec mission de favoriser et de surveiller les pro- grès de l'instruction publique!... Malheureuse- ment tout cela n'a eu qu un commencement d'exécution , car Rivadavia ayant été forcé de renoncer au pouvoir, les professeurs qu'il avait dé- placés à grands frais, pour eux et pour l'état, se trouvant en butte aux haines du parti contraire, se virent obligés de porter ailleurs les connaissances et les lumières destinées à faire de Buénos- Ayres une nouvelle Athènes. L'Université vient
— 155 —
d'être organisée sur un nouveau plan , assez semblable à celui de notre ancienne Université de France. '
A côté de l'Université , on a placé FEcole nor- male. L'extérieur de ces édifices n'a rien de re- marquable ; mais Tintériein^, convenablement distribué, peut contenir un assez grand nombre d'élèves. Chaque année , à des époques diffé- rentes, on distribue, dans la cour de l'Université, en présence du gouverneur , des ministres et des principales autorités, des prix, non -seulement aux jeunes gens^ mais aussi aux jeunes personnes des écoles gratuites placées sous la protection immédiate d'une société de bienfaisance , com- posée des dames les plus notables de Buénos- Ayres, et que lune d'elles préside.
Parmi les écoles particulières on doit distin- guer celle de Commerce, dirigée par M. Rafaël Menvielle ; l'Académie commerciale , rue de Po- tosi\ l'Académie Argentine, rue de Maïpii'y l'Académie des Provinces- Unies ; le Gymnase Argentin: le Lycée Argentin , et l'Ecole de
1 Voyez la note F, relative à la nouvelle organisation de TUniversité de Buénos-Ayres et aux étiuies qu'on y fait.
— io6 —
jeunes personnes tenue par Madame Du-Harme et sa fille.
En face de l'Université se trouve l'Hospice des enfans trouvés , où un guichet facile à ouvrir, permet de déposer , à toute heure de jom^ ou de nuit, le fruit d'une faiblesse, qu'une honte déplacée ne permet pas d'avouer. Les soins que l'enfant nouveau-né reçoit dans cet hospice ne laissent aucune crainte à la mère sur son sort ; aussi le crime d'infanticide est-il extrêmement rare à Buénos-Ayres. A côté est une prison, pre- nant le nom de l'hospice, c'est-à-dire delà Cuna,
En suivant de nouveau la rue de la Récon- quista nous arrivons à une autre église, c'est celle àeSanlo-Doming'o ( S t. -Dominique) , très remar- quable en ce qu'elle est encore criblée des balles citoyennes envoyées aux Anglais qui s'y étaient réfugiés, et qui se virent bientôt forcés de ca- pituler.
Le 29 juin 1806, les Anglais, au nombre de dix-huit cents hommes , commandés par le géné- ral Berresford, s'emparèrent de Buénos-Ayres par surprise et s'installèrent dans le fort. On s'aperçut bientôt de leur perfidie , et le peuple s'en indigna ;
_ 157 —
mais le peuple était impuissant, tout-à-fait nul, à cette époque où l'adresse d'iui chasseur abattant un oiseau, le tenait ébahi ; où l'astuce des moines ^ enenfaisantleplus crédule des enfans, cherchait à lui persuader que les Anglais, étant hérétiques ^ n'étaient pas faits comme les autres hommes : Los Ingïeses tienen cola , ïo mismo que un denio- nio I ' disaient les moines au peuple, et le peuple eût bien plus volontiers douté de la puissance de Dieu que de la véracité des moines... Cependant, voyez quel prestige est attaché à Théroïsme ! un étranger, un Français, le général Liniers, au ser- vice d'Espagne , arrivé sur la plage de Buénos- Ayres avec une poignée d'Orientalistes, se met à la tête du peuple, le harangue, l'anime, et soudain, ce peuple apathique , indolent, court à la forte- resse, l'assiège et lui livre assaut en un instant. Les Anglais sont faits prisonniers et envoyés dans l'intérieur, à Cordova. Ceci se passait le 12 août 1806 ; mais voilà que le 5 juillet de l'année sui- vante , au moment où on pensait le moins aux Anglais , ceux ci arrivent avec une force de douze mille hommes, commandés par le général Whitelock , débarquent à la Encenada^ viennent par terr€ à Buénos- Ayres et se mettent en devoir
^ Les anglais ont une queue tout comme le diable.
de traverser la ville pour se rendre à la forte- resse. Les tems étaient bien changés! L'exemple du général Liniers avait électrisé ce peviple , ja- loux de son indépendance ; il avait formé des soldats qui , à défaut de discipline , savaient payer d'audace et de ruse; les femmes frissonnaient d'horreur et d'indignation à l'idée de se voir en- vahies par des hérétiques, munis d'un appendice
infernal Toutes les passions susceptibles de
réveiller le patriotisme d'un peuple encore fana- tique et superstitieux furent mises en jeu pour le pousser jusqu'à l'héroïsme. On y réussit. On tira un grand parti de la forme des maisons , toutes terminées en terrasses , ainsi que de la longueur et de la disposition parallèle des rues. Le général Liniers commandait la défense , et on ne peut nier qu'il déploya une grande habileté.
Les Anglais avaient près d'une lieue à parcou- rir au milieu de toutes ces forteresses , avant d'arriver à la principale. Avec plus de tact , de prévoyance , ils se fussent contentés d'assiéger la ville , d'occuper la campagne , de s'emparer de quelques édifices élevés; mais ils crurent fermement qu'ils ne s'agirait que de pousser un hourra / pour culbuter tous ces va-nu-pieds ; erreur fatale !
— 159 —
On laissa pénétrer les Anglais; ils s'avancèrent sur trois colonnes, jusque bien avant dans la ville ; les rues étaient silencieuses, et ils pouvaient croire que la consternation les avait précédés , ou que l'effroi accompagnait leurs hourras ! mais voilà que tout- à-coup les maisons se couvrent d'ha- bitans ; que la population tout entière se trouve sur la tête des Anglais : personne ne manquait à l'appel, femmes, enfans, vieillards^ serviteurs, tous concouraient à l'envi à la défense du foyer do- mestique. Les projectiles étaient inépuisables : c'était les pierres et les briques de la maison ; l'eau des puits qu'on avait fait bouillir ; les cendres des fourneaux dont on aveuglait les Anglais , tandis qu'au carrefour voisin une troupe d'hommes à cheval , portant un canon monté sur pivot , lâ- chaient une décharge de mitraille sur la tête de la colonne , et disparaissaient avec la rapidité de l'éclair après avoir laissé un vide effrayant dans les rangs de l'ennemi. Des vedettes postées sur les églises , indiquaient la route que tenaient les An- glais , et tout aussitôt Tartillerie courait à leur rencontre, et les mitraillait de nouveau sans qu'ils pussent riposter. Enfin on aura une idée suffisante du désastre que causait aux Anglais ce genre de combat , quand on saura qu'en arrivant à l'église de Sanio-Domingo , où ils s' empressé-
— Î60 —
rent de se barricader , leur nombre était réduit à douze ou quinze cents hommes !
Les habitans de Buenos- Ayres rendent toute justice au courage et à la bravoure des Anglais ; ils mouraient avec un ordre , un sang-froid , une discipline admirables. Combien de fois j'ai en- tendu dire à des Portenas , avec une grâce char- mante :
(( Me daha lastima de ver aqueltos Ingleses tan ruhioSy tan honitos mozos, caer heridos^ y gritar todai>ia hurra! Pero creiamos de huena fe que eran hereges y que tenian cola!!.,, »
« j'étais émue de pitié à la vue de ces Anglais, si blonds, si beaux hommes, tombant blessés mor- tellement et criant encore /^owm/ Mais vraiment nous nous imaginions de bonne foi qu'ils étaient hérétiques et qu'ils avaient une queue î î .. » Et êtes- vous bien sûre du contraire ? leur disais- je : « Quien répondaient- elles, pero^ me parece una harharidad. » Je n'en sais trop rien ! mais pourtant ca me paraît bien absurde. »
L'église de Santo-Domingo dépendait d'un couvent de Dominicains , supprimé par Rivada-
— 161 —
Yia, Ce législateur a tiré vm meilleur parti du couvent en destinant le bas aux cours de chimie et de physique et le haut à un musée d'histoire naturelle. La fondation de cet établissement date de 4826. Le Musée n'est encore qu'un cabinet de curiosité ; mais il ne laisse cependant pas que d'offrir quelqu Intérêt scientifique, en même tems qu'il est un ornement pour la ville. Il a été conmiencé avec une assez jolie collection de mi- néraux , de pièces d'anatomie , d'instrumens de physique et autres objets achetés en France. De- puis, il s'est augmenté, par les soins du conserva- teur , * d'un grand nombre d'animaux du pays et de différentes pièces de géologie. On pourrait faire un cours complet d'histoire naturelle avec ce qu'il y a dans le cabinet : on y compte déjà environ quinze cents échantillons appartenant à la minéralogie et à la géologie; plus de huit cents appartenant aux principales divisions du règne animal , sans comprendre un assez
1 M. Cadmis Ferraiis. Il est resté chargé de ce cabinet depuis sa fondation jusqu'à présent et il a acquis de justes titres à l'estime pu- blique par le zèle qu'il a mis à la conservation et à l'augmentation des objets tant indigènes qu'éti-angers , malgré l'abandon dans lequel le gouvernement a laissé cet établissement, pendant ces dernières années. Aidé du préparateui- que j'avais amené, M. Ferraris a pu renouveler beaucoup d'animaux , mal montés d'abord, et donner un autre aspect à ce petitMuséum, dont on pourrait tirer meilleur parti.
il
grand nombre d'insectes. Parmi les objets de cu- riosité on remarque une cotte- de-mailles et un énorme sabre , pris dernièrement à un cassique indien; objets irui avaient appartenu à un des chefs espagnols de la conquête. M. Alcide d'Or- bigny a aussi enrichi le Musée de plusieurs objets fort intéressans , lors de son passage à Buénos- Ayres. Enfin , outre les instrumens de physique expérimentale qui sont très-beaux et dont on se ser- vait pendant les cours qui avaient lieu deux fois la semaine , on remarque encore une collection de médailles antiques et modernes dont on avait d'abord doté la bibliothèque , comme elle devait l'être^ mais qu'on a cru prudent de confier depuis à la garde du conservateur étranger du Muséum. Le public est admis les mardis, jeudis et jours de fête de onze heures à deux. L'escalier par lequel on arrive aux galeries est noté au nombre des mer^^eilles de la cité argentine.
Précisément en face de l'église de Santo-Do- mingo , toujours dans la rue de la Réconquista , on voit une maison de modeste apparence , avec quelques petites cages suspendues à un balcon, supportant une demi-douzaine de pots à fleur. Eh bien! que vous importe cette chétive de- meure ? Ne vous pressez pas de rire de ma
— 165 —
simplicité, clëcouvrez-YOïis , c'est le toit d'un il= lustre proscrit!... Ce sont les pénates de Rivada- via! C'est de ce seuil, à demi-pourri, qu^on a vu, l'année dernière, un vieillard vénérable, brûlant encore d'un ardent amour pour sa patrie, qui ne le comprend pas , sortir lentement , s'acliemi- ner piteusement vers la plage pour gagner la rade, où un navire étranger, YHerminie^ cette même Herminie qui m'avait amené, allait lui accorder l'hospitalité que son ingrate patrie lui refusait ! î !
Après sa démission volontaire , en juillet 1 82 7 , M . Rivadavia crut prudent de s'éloigner de Ruénos- Ayres, afin que saprésence ne fût point un obstacle à la constitution du pays. Personne ne le contrai- gnit à partir. Il se réfugia en France, où il a vécu modestement, en philosophe ^ comme firent jadis Anacharsis en Grèce , Solon , Py thagore et Platon en Egypte ou à la cour de Crésus; tandis que des passions tumultueuses, semblables à des orages, exerçaient leurs ravages et altéraient les charmes de cette patrie ^ qui le méconnaissait et dont il restait l'amant dévoué, malgré ses torts et son orgueil. Lorsqu' enfin le calme succéda à l'orage, lorsque les citoyens paraissaient frater-
niser sincèrement, M. Rivadavia songea à re- joindre sa Pénélope qui, semblable à l'épouse d'Ulysse , soupirait en désespérant de le revoir. Il arriva au commencement de l'année dernière , incognito, à Fimproviste^ et alla se placer à son bureau , dans son cabinet , sans que personne s'en doutât. Jugez de la joie deM™^ Rivadavia ! de celle de ses amis!.. Hélas ! ce ne fut qu'un éclair de bon- heur : le chef de police se présenta poliment , de la part du gouvernement, et invita M. Rivada- via à se rembarquer sur-le-champ. On eut assez de courtoisie pour ne pas l'escorter jusqu'au rivage. ^
Si vous prenez la peine de descendre d'une cuadre et demie vers le fleuve , nous verrons la douane, dont les murailles sont baignées par l'eau quand la marée est haute. Ce n'est pas pour voir l'édifice que nous prendrons cette peine, car rien n'est plus laid ; mais c'est pour saluer ce bon M. Lamllé^ le coUecteur-général , l'ami de tous les négocians étrangers et nationaux ^ . L'inté- grité de cet administrateur, son patriotisme
1 M, Rivadavia a dû se retirer avec sa famille au Rincon-de-las- Gallinas , sur les bords de TUruguay.
•i Don M. J. de Lavallé, collecteur-général, est le père du colonel Lavcdlé, qui a acquis nnc si triste célébrité à l'occasion de la révo- lution du 31 décembre 4828. — (Prononcez Lavallié. )
éclairé, tout-à-fait désintéressé, lui ont acquis Testime de tous les partis qui ont eu alternative- ment le dessus pendant les troubles qui ont ébranlé la fortune et le crédit de Tétat. Les droits de douane composant la plus grand partie des revenus de la république , le gouvernement est bien intéressé à ce qu'ils soient perçus sans fraude et à ce qu'ils produisent le plus possible ; malgré cela M. Lavallé s'est toujours opposé cou- rageusement à toute mesure vexatoire et à toute taxe onéreuse aux négocians. C'est ainsi qu'il a su constamment concilier les exigences du fisc avec la protection que réclament le commerce et l'industrie. Je me fais im plaisir de rendre cette justice aux employés de la douane de Buénos- Ayres, qu'ils se prêtent de tout leur pouvoir à obliger les négocians , et que les vérifications , les visites, s'opèrent, les droits se perçoivent sans qu'on ait à se plaindre de la moindre vexation. Ici point de ces mesures immorales , scandaleuses^ adoptées et suivies avec tant de rigueur dans nos états civilisés d'Europe; je veux parler de ces honteux attouchemens qui se pratiquent sur les hommes, les femmes, les jeunes personnes, sans distinction, dans les petits bureaux de visite, et qui alarment avec tant de raison la pudeur, que beaucoup de femmes aiment mieux ne pas voya^
— i66 —
ger que souffrir une telle profanation. On a im- primé dernièrement un tarif de la douane , avec l'énumération et l'explication des formalités à remplir; on y trouve des modèles de toutes les déclarations à faire; enfin c'est un guide, comme pouvaient le désirer les négocians nouvellement établis. '
Reprenons notre promenade : si vous êtes fa- tigués, nous nous assiérons bientôt sur la côte oii se termine la rue. Il faut encore nous arrêter ancuarfeî de los Negros (caserne des nègres) réunis en un corps de milices , sous le nom de hatallon de Defensores de Buenos- Ayres, Après les débris de l'armée nationale, réunis en trois corps sous le nom de Chasseurs du Rio de la Plata , de Garde Argentine et de Patriciens de cavalerie, formant la troupe de ligne , le corps des Défenseurs de Buénos-Ayres , composé de nègres et de mulâ- tres, est, sans contredit, celui de milices le mieux organisé, le plus discipliné^ le plus nécessaire à la sûreté de la ville. Il est composé de douze cents hommes, presque tous Ubres ; la plupart des officiers sont pris dans son sein , et la hbéra- lité du colonel Don Félix Alzaga vient de le doter
i Voyez la note G relative aux droits de Douane et à quelques mesures adoptées.
— 167 —
d'une excellente musique , organisée sous la di» rection d'un professeur allemand.
La Patrie doit beaucoup aux nègres ; ils ont plus contribué , peut-être , à donner l'indépen- dance au pays, que les créoles eux-mêmes , sur- tout les créoles de Buénos-Ayres , qui sont plus pinteres * que braves au dire même de leurs compatriotes de l'intérieur. Les nègres ont versé leur sang à grand Ilots, avec enthousiasme^ pour la cause de la liberté; témoin l'action du désa- giÂodero y dans le Haut-Pérou; et l'affranchisse- ment qu'on leur a accordé sur le territoire de la République dès les premiers tems de l'indépen- dance, n'était que l'acquittement d'une dette sa- crée. Les corps composés de nègres ou de mu- lâtres ont toujours fourni la meilleure infanterie de la République Argentine ; car autant les hom- mes de la campagne, appelés Gauchos^ sont au- dacieux, intrépides, infatigables à cheval, autant ils sont vils soldats quand ils sont forcés de com- battre à pied. Ce que j'affirme ici positivement paraîtra surprenant aux personnes qui n'ont vu que les nègres avilis sous le fouet des Portugais ou de nos plan teurs des Antilles ; mais il faut que
1 Fanfarons. Cette épilhète que Ses Arrihénos ( ceux de l'intérieur ou du haut pays ) donnent aux Porténos n'est pas trop niai appliquée.
— 'J68 —
l'on sache , pour la honte de nos colons , que dans cette partie des anciennes possessions espa" gnoles, la pkipart des esclaves y sont morts sans avoir reçu un seul coup de fouet ; qu'on lésa tou- jours traités avec bonté, qu'on ne les tourmentait jamais au travail; qu'on ne leur imposait point de tâche au- dessus de leurs forces, et qu'enfin on ne les abandonnait point dans leur veillesse. Les femmes de leurs maîtres les soignaient dans leurs mala- dies ; personne ne les empêchait de se marier , même avec des Indiennes ou des femmes libres , pour procurer cet avantage à leurs enfans; on les habiUait aussi bien ou même mieux que les blancs pauvres 3 et on leur fournissait une bonne noiuTitm^e. ^ Aussi les Espagnols^ blancs ou mé- tis, n'ont-ils jamais eu à se plaindre de leurs es- claves, et il est arrivé souvent que ceux-ci refu- saient la liberté qu'on lem^ offrait , pom^ ne Tac-
cepter qu'à la mort de leurs maîtres Comment
des esclaves traités avec tant d'himianité n'au- raient-ils pas fait cause commune avec leurs maîtres, quand est venu le moment de secouer le joug op23resseur de la métropole ? Ils ont couru aux armes avec générosité, sans y être contraints par la violence, et ils regardent la cause améri-
1 Voyez Charlevoix et Félix de Azara=
caine corame la leur propre. J'ai été témoin de leur enthousiasme , de la joie bruyante qu'ils font éclater au mot de Patria'^ c'est qu'en effet la patrie n'a pas été ingrate envers eux; l' unique différence qu'il y ait maintenant entre les nègres et les créoles-espagnols , la seule qu'un préjugé trop enraciné établisse encore , mais qui dispa- raîtra comme tant d'autres, c'est qu'ils ne peuvent occuper d'emplois publics. Nous reviendrons sur ce sujet; passons outre et hâtons-nous d'arriver à la Résidencia^ dernier édifice que nous ayons à voir dans la rue de la Reconquista.
La Résidence était encore un couvent ; on l'a converti en un hôpital pour les hommes. Pen- dant la guerre du Brésil il a aussi servi de fon- derie de canons et de boulets ; à présent , au lieu des forges de Vulcain retentissant des cris de guerre, on n'y voit plus que des salles d'infir- merie dont le faible écho répète des cris de dou- leur et d'agonie. L'église, surmontée d'un dôme, et les bâtimens dont elle est entourée , dominent toute laviUe, ce point étant le plus élevé de la côte. L'hôpital de la Résidencia , de même que celui des Femmes , situé au centre de la ville , rue de la Esmeraîda , ne correspondent pas aux autres institutions qui ont fait classer Buénos-Ayres
— 170 —
parmi les villes les plus importantes et les plus civilisées de l'Amérique. L'organisation inté- riem^e des deux hôpitaux exige de promptes modifications , et même la vie des infirmes est incessamment exposée dans celui de la Résidence par la vétusté des bâtimens , dont une partie s'est écroulée en 1855. Le gouvernement a bien senti l'importance d'une réforme en ce genre ; aussi r ex-ministre Anchoréna , le factotum du parti de Rosas , a-t-il demandé à l' architecte de la ville un plan d'hôpital pour les deux sexes. Le plan a été fait , on l'a beaucoup admiré ; il a été placé comme ime belle image dans une salle du Fort , et l'on a remis la construction de l'hospice à ime époque indéterminée. *
Détournons un peu notre vue de ces amas de briques rouges , de ces constructions monotones et carrées , pour les reporter siu^ des scènes champêtres ; asseyons-nous près de ces longs
1 L'auteur de ce plan est Tingénieur architecte de la ville, M. Car- los Zucchi , Italien de nation. Son plan est réellement parfait tant sous le rapport de la distribution intérieure , des détails minutieux des pro- portions mathématiques, que de la beauté du dessin et de l'architecture 5 il eut été admiré , j'en suis convaincu, dans une académie d'Europe ; mais je ne crois pas que de long - tems le gouvernement de Buénos- Âyres soit à même de l'exécuter.
cactus entourant ces modestes demeures, pour contempler l'immensité de cette plaine qui porterait nos regards jusqu'à TOcéan et même jusqu'en Patagonie , si l'horizon sensible n'inter- posait son rideau vaporeux.
CHAPITRE VIII.
BUÉNOS-AYRES.
lia Boca. — Barracas. — lies Pampas.
Suite de la description de la Ville.
Nous sommes à l'extrémité sud de la ville , à l'endroit où le plateau sur lequel elle est assise présente le plus d'élévation au-dessus du^ fleuve et des plaines basses qui se déroulent au pied ,
— 174 —
«i»" sans apparence de fin. La côte ou petite falaise
qui sert de talus au plateau et à la ville , se re- courbe ici pour se prolonger dans l'Ouest. Les contours et la pente en sont occupés par des maisons de plaisance appelées quintas , dont les jardins sont ornés d'une végétation européenne : on y reconnaît avec plaisir les arbres fruitiers de nos vergers , les légumes de nos potagers , om- bragés dans quelques endroits par de très-beaux oliviers , ainsi que par l'oranger dont les pom- mes d'or se distinguent de loin au milieu des fleurs purpurines du grenadier ou des fruits vio= lets du figuier. Et comme pour augmenter les contrastes, une végétation tout équatoriale en- toure la plupart de ces vastes jardins aussi bien que les plus petites propriétés ; ce sont des aga= ves-pita et des cactus. Le cierge du Pérou , à hautes tiges anguleuses et à fleurs jaunes et roses , sert de baie à la plupart des jardins et des cours de la ville , tandis que dans la campagne les quin- tas et les petites fermes appelées chacras * sont closes par de larges fossés plantés d'agaves aux feuilles longues, charnues et piquantes. Tous
1 Une propriété dont les terres sont en partie destinées an labonr, en partie au pâturage , est appelée chacra ; celle qui est exclusivement consacrée à l'éducation des troupeaux , sans cultures de terres, est appelée estancia.
— 175 —
ces entourages valent infiniment mieux que des murailles dans un pays exposé au pillage des In- diens ou des Gauchos.
A notre gauche, on voit une jolie maison ap- pelée le Château par les Français de Buénos- Ayres ; elle était occupée par notre ex-consul , M. Mandeville , de déplorable mémoire. On y voyait flotter, à plus de cent pieds d'élévation au-dessus de la rade, notre pavillon national, dont les couleurs prestigieuses étaient encore assez respectées pour tenir lieu de la protection que M. Mande ville était incapable d'accorder à six mille Français dont il était haï cordialement, et, à juste titre , puisque ses tergiversations et ses com- mérages avaient compromis leur fortune et leur
vie On a objecté, pour la défense du consul,
que si la France avait eu, comme l'Angleterre, un traité de commerce et de navigation, la con- duite de son agent eût été plus franche et son in- tervention plus efficace dans les troubles civils; cette observation est judicieuse à beaucoup d'é- gards, mais elle retombe encore à la charge de M. Mandeville, car avec plus d'habileté, moins d'esprit d'intrigue, et surtout plus de désinté- ressement, il eut fait sentir de longue main au gouvernement français, la nécessité, l'urgence
~ i76 —
d'un traité de commerce avec Buënos-Ayres. Je reviendrai en tems opportun sur ce sujet.
Voyez-vous à l'extrémité de ces savanes, de ces prairies entourées de saules, de ces terreins marécageux que les eaux de la Plata inondent et rendent impraticables dans ses débordemens , cette quantité de mâts pavoisés de pavillons na- tionaux et étrangers, c'est le petit port appelé la Boca del riachuelo ^ , ou simplement la Boca , où se rendent presque toutes les embaixations faisant la navio^ation du Parana et de l'Uruouay. il s'y fait im grand mouvement de marchandises, et pourtant il n'y a pas d'endroit plus incommode et d'un accès plus difficile. Un Français, M. Du- portail , y a fait construire la seule maison en briques qu'on y remarque , et s'est cliargé , avec l'autorisation du gouvernement, de faire à ses fixais une chaussée qui , s'il réussit , facilitera beaucoup les transports et les communications avec la ville.
Sur la droite, toujours au sud, on voit le joli village de Barracas ainsi nommé d'un grand nom-
i Machvelo est un nom générique diminutif qu'on applique, en espagnol, à tous les bras étroits de rivière. Le vrai nom de celle-ci, est riachuelo de la Matanza, à cause d'un grand combat livré aux Indiens, sur ses bords, lequel fut une véritable bouclierie.
brecV entrepôts ou magasins publics et particuliers qu'on y a construits , près de la rivière cle la Boca et le long de la belle route qui le traverse. Il est situé dans une plaine parfaitement unie, sablonneuse , à l'abri des inondations , et il est le rendez- vous du beau monde les jours de féte , où les dames viennent s'y promener en calèche ou même à pied, tandis que de nombreux cava- liers font briller leur talent équestre. On y fait de fréquentes courses de chevaux , dans les- quelles on pairie souvent très- gros jeu. H y a de jolis pavillons (quintas) où les familles riches passent une partie de l'été , et où l'on est sûr d'être tou- jours bien accueilli, quand une fois on a eu l'entrée de la maison, ce qui n'est pas difticile pour peu qu'on ait des manières agréables , et qu'on sache l'espagnol.
Au-delà, on aperçoit , à distance de trois lieues , les chacraset les monticules du village de Quilmés ; Tintervalle est assez agréablement rem- pli par des plantations de saules , de pêchers sauvages (^diiraznaïes), et des habitations cham- pêtres ; mais si vous voulez pénétrer au-delà , je vous accorde un rayon d'une dizaine de lieues au sud et à l'ouest , pour voir encore des figures humaines, des traces de civilisation et des arbres
— 178 —
qui vous prêtent leur ombrage ; après cela , at- tendez-vous à ne voir que des plaines désertes jusqu'au pied des Andes , si vous allez au Chili , ou jusqu'au Rio- Colorado, si l'envie vous prend d'aller toiser les Patagons. De loin en loin vous n'apercevrez que de misérables cabanes vous apparaissant comme des balises au milieu d'une mer semée d'ëcueils , et il y aura tant de silence autour de ces chétives habitations, que vous reste- rez étonné d'en voir sortir des visages d'homme. Vous ne remarquerez aucune trace de culture , aucun arbre , aucun buisson ; mais seulement des horisons immenses , mornes et tristes , animés par hasard ca et là par le passage d'une autruche, le galop d'un gaucho , rassemblant ses troupeaux dispersés par la sécheresse ou l'irruption des In- diens; vous serez dans les Pampas * .... et je vous garantis que vous presserez les flancs de votre coursier pour en sortir le plus vite possible.
1 Le mot Pampas, venu du quichua ( langue des Incas ), signifie proprement ^^oc<?;, ter rein plane, y rande plaine; savane, etc. ( llanura 0 llanos des espagnols). On pourra s'étonner de retrouver ce mot ap- pliqué dans un pays si éloigné de sa source ; mais on remarquera que beaucoup de quichuas habitent Santiago del Estero, assez près des Pampas, où ils ont encore conservé un jargon mélangé de quichua et d'espagnol. (Al. D'Orb. Foyatje dans l'Amériqne mer.
M. Th. Pavie a donné une description très-exacte des jP«mp«* et des Indiens qui rhabiteîit, dans la 21-' liv. du tome de la Revue desdeiuv Mondes.
— 179 —
Puisque nos affaires ne nous forcent pas d'y aller manger du charqiie , rapprochons-nous du centre de nos observations.
Voici la Chambre des reprësentans ! Nous sommes au carrefour des rues del Perii et de la Biblioteca , à trois cuadres de la place de la Vic- toria. Nous avons devant nous le plus bel édifice de Buenos- Ayres ; il occupe près d'une cuadre, et faisait paitie du collège des jésuites qui l'ont bâti eux-mêmes avec l'église y attenant , dont l'entrée est à l'angle diamétralement opposé à celui où nous sommes. L'architecture en est as- sez simple , mais il a cela de remarquable qu'il est bâti à l'européenne , dans le style moderne , avec un toit incliné ; la façade est, je crois, toute en pierres de taille, et les fenêtres sont munies de balcons comme , du reste , toutes les maisons es- pagnoles. On a réuni dans ce vaste corps de bâ- timent, à un seul étage au-dessus du rez-de- chaussée y la salle des représentans , la biblio- thèque publique , le tribunal de commerce , le département topographique , le timbre , la vac- cine , et à côté , sur le même plan que l'église ciel Colegio, le cuartel de los cwicos, c'est-à-dire la ca- serne des patriciens d'infanterie, composant un ré- giment de milice active, et delà milice passive d'in-
— 180 —
fanterie formant un autre régiment. Ces troupes^ espèces de gardes nationales, sont fort mal disci- plinées , sans uniforme , sans tenue; l'obligation rigotireuse de venir faire un exercice dont l'uti- lité n'est pas démontrée , tend à faire des pares- seux , en privant les établissemens indtistriels des bras dont ils ont le plus grand besoin. On a très- bien démontré au contraire, dans un petit ou- vrage que je pense traduire , les inconvéniens de cette organisation qui ne tend à rien moins qu'à mettre la fortune dans les mains des étrangers et à dégrader de plus en plus les nationaux par les vices inliérens à la profession de soldat , surtout de soldat insubordonné
La salle des représentans est très-petite , mais convenablement disposée. Les séances sont pu- bliques ; ses députés parlent assis , quoiqu'il y ait une tribune. La ville fournit quinze députés, et la campagne , divisée en treize sections , en fom^- nit vingt-trois , en tout trente-huit représentans j pour une pojoulation de cent quatre-vingt mille ames, y compris les étrangers. J'évalue la popu- lation de Buénos-Ayres à quatre-vingt-dix mille ames , dont trente .mille étrangers répartis ainsi : Anglais, huit mille; Français, cinq mille; Ita- liens^ six mille; Allemands, trois mille; Espagnols
et Portugais d'Europe, quatre mille; le reste composé de Nord- Américains , de Brésiliens, d'Orientalistes, etc. J'estime qu il y a quinze mille étrangers répartis dans la campagne ou la pro- vince. Ainsi , d'après mon calcul, il resterait pour la ville soixante mille liabitans indigènes , et pour la campagne soixante-quinze mille; or, il reste évident qu'il y a disproportion dans le nombre des députés élus par l'une et l'autre. Les gauchos étant doublement représentés, on ne sera plus étonné de voir ce pays rétrograder dans la voie de la civilisation.
La bibliothèque est encore une de ces mille institutions dues aux lumières de Rivadavia ; elle a primitivement été léguée à la ville par un moine ; mais alors elle ne renfermait que quelques mil- liers de bouquins in-folio, avec un assez grand nombre de manuscrits en latin et en espagnol , traitant de points obscurs de théologie, de mé- decine, de controverse et de graves futilités. De- puis 1820 jusqu'en 1828, elle s'est enrichie suc- cessivement de livres d'histoire, de jurisprudence, de morale , de sciences exactes et naturelles , de littérature proprement dite et d'une grande quan- tité d'albums de voyages , de gravures en tout genre, etc.; elle occupe à présent cinq salles, et
— i82 —
le nombre de volumes monte à vingt mille. Les livres français y entrent pom^ plus de moitié. Elle est ouverte au public tous les jours non fé- riés; la facilité d'y lire les journaux de Buénos- Ayres en a fait un cabinet de lecture * .
La littérature est fort négligée à Buénos-Ayres, depuis qu'un gouvernement de coterie jésuitique a succédé à celui trop éclairé de Rivadavia ; ce n est cependant pas faute de moyens de s'ins- truire, car, outre la bibliothèque publique, il existe encore six librairies et un cabinet de lec- ture dirigé par MM. Duportail. Déplus, il y a deux cercles du commerce , la salle Argentine et la salle Anglaise^, où l'on peut lire tous les princi- paux journaux européens et américains ; mais les restrictions mises à la liberté de la presse par les gouverneurs con faculdades extraordinarias ( ce qui équivaut à une dictature ) , ont éloigné du pays tous les hommes dont le génie indépen- dant ne pouvait se plier à la servitude de \inquU sition de conscience, imposée par les Anchorena,
1 Depuis Rivadavia cet élablissement avait été livré à l'abandoiî comme les autres 5 aussi plusieurs manuscrits important à l'histoire de ce pays ont-ils été soustraits!... J'ai remarqué avec plaisir, à mon rotour du Brésil, qu'il y avait plus d'ordre et de surveillance de la part
des l>ibliothécaireSc
— 185 —
les Maza, les Medrano, et toute la coterie qui lit brûler naguère nos philosophes.
Il y a encore six imprimeries , mais on ne pu- bliait plus en 1854 que cinq ou six journaux, au lieu de dix-sept qui s'imprimaient en 18â6 ! Et sm^ ce faible nombre de six journaux, trois étaient servilement à la solde du gouvernement obscur. Outre les imprimeries ordinaires , il y a deux imprimeries lithographiques ; la principale est celle nommée del Estado , dirigée par MM. Bâcle et compagnie. Ce bel art a fait des progrès à Buénos- Ayres , grâce au zèle infatiga - ble , à la constance admirable de M. Bâcle , de Genève, ainsi qu'à la protection de plusieurs ci- toyens distingués , notamment du général don Thomas Guido , ministre de la guerre et des re- lations extérieures en 1854. Plusieurs travaux importans et fort intéressans pour le pays , ont été entrepris par M. Bâcle, entr' autres ime carte topographique de la province de Buénos -Ayres , sur une très- grande échelle , offrant le plan de toutes les estancias ; une collection complète des marques des animaux ^ ; une carte géographique
1 Chaque propriétaire de bestiaux, appelé esianciero, est obligé tr'avoii- une marque particulière qu'il fait appliquer sur la iesse ou ia cuisse de ses animaux et le type eu reste à la police centrale, où roii eu tient registre.
des provinces unies , et une série de livraisons de costumes, de coutumes de Buënos-Ayres , de portraits , etc. ^ laissant peu de chose à désirer sous le rapport de l'exactitude et de la netteté du dessin.
Avant d'examiner la population de la ville , achevons la revue rapide des ëtablissemens et des institutions susceptibles d'offrir de l'intérêt ou de picpier la curiosité du voyageur.
J'ai dit qu'il ne restait plus à Buénos-Ayres qu'un seul couvent d'hommes , cela est vrai , mais il en reste encore trois de femmes , et , loin de songer à les supprimer pour rendre des bras à l'industrie , ou des élémens de progrès à la po- pulation , le gouvernement obscur a ordonné la construction d'mi nouvel édifice, qui sera appelé, coiimie par le passé , la Casa de los santos ejer- cicios ( Maison des saints exercices) . Rien de plus touchant, de plus édifiant, déplus moral que les exercices qui se pratiquent dans cette sainte maison ! et surtout que le but de Finstitution : figurez-vous , une femme a été infidèle à son mari , une jeune personne s'est écartée de la tu- telle de sa mère ou de son père pour suivre son amant, ou même pour satisfaire publiquement
— 185 —
ses goûts dépravés , eli bien î elles vont se jeter dans les bras des religieuses de los santos ejerci- cios , elles pleurent , elles se repentent comme la Madelaine , elles font des aumônes proportion- nées à la gravité du péché ; puis , après quelques jours passés dans les prières , et les conseils des jeunes et vigoureux confesseurs, qui les exhor- tent à la continence, ces pécheresses rentrent dans le monde , chez leur mari ou leurs parens tout aussi blanches que neige! N'est-ce pas édifiant ? Il en est de même des jeunes libertins et des vieux pécheurs ; seulement Y aumône de ceux-ci est plus forte. H y a plus d'innocence dans la vie pleine de jubilation et de douceurs des religieuses de San- Juan et de Santa-Catalina ; les unes et les autres prennent d'excellent cho- colat, provenant des saisies de la police ^ et font des quêtes lucratives sous le patronnage des saints qu elles envoient promener par les rues à des jours fixes.
Les lieux de divertissement public sont en petit nombre. On visiterait volontiers le Wauxhall^ ou Parque Argentmo , jardin assez bien tenu dans lequel on a construit un petit théâtre et un cir- que en plein air , mais il est un peu trop éloigné du centre pour qu on s' expose à y rester tard le soir .
V
— 186 —
Pourtant on préfère encore cet endroit à tout au- tre, dans l'été, quand il y a banquet ou quelque bal de souscription. Ce fut dans ce même local que nous donnâmes notre repas patriotique , quand arriva la nouvelle officielle de la glorieuse révo- lution de juillet. On y but du vin détestable à
la santé de nos nouvelles institutions
Hélas!
Deux autres jardins se partagent les prome- neurs, celui de la Esmeralda^ où l'on est bien servi, et celui du Retiro , moins fréquenté. Le Retiro est une grande place à l'extrémité nord de la ville, au milieu de laquelle on voyait jadis un vaste cirque où arène destiné aux combats de taureaux. M. Rivadavia le fit démolir, après avoir fait comprendre au peuple que la barbarie des Espagnols pouvait seule autoriser encore de pa- reilles récréations. La mesure éprouva peu d'op- position ; on se portait avec assez d'empressement à l'opéra, à la comédie , au cirque- olympique , aux concerts qui avaient remplacé les taureaux; mais voilà que le gouvernement obscur de 1 852 eut l'heureuse idée de rétablir les combats de taureaux ! On choisit Barracas pour ce beau spec- tacle : la première fois il y eut foule , à cause de la nouveauté ; mais peu- à-peu les personnes dé-
— 187 —
centes s'abstinrent d'y paraître , et le peuple fit justice de cette velléité barbare scpie.
A présent , on se rend tous les dimanches , à l'heure de la retraite, sur la place del Retiro, pour entendre la musique du cuartel^ ou de la caserne, laquelle exécute des airs patriotiques et des sym- phonies avec un ensemble admirable.
Les cafés, assez spacieux, sont, il faut l'avouer, passablement mal tenus ; l'argenterie n'y brille pas , et pour cause ! . . vous voulez le savoir , je parie ?.. J'avais pourtant bien envie d'en faire un secret ; mais du moment que j'y suis forcé , on ne s'en prendra pas à moi de \ affront ; eh bien , la cause , c'est que ceux qui ne crai- gnent pas de graisser leur habit avec les bouts de chandelle qu'ils emportent régulièrement chaque soir, se chargeraient tout aussi facilement des cuillers et des petits plateaux d'ai^gent^ .
Que vous dirais- je du théâtre ? Les étrangers ny vont guère que pour voir les Por/eî^a^;^ mais
' Ce n'est pas une charge faite à plaisir; je tiens d'un cafetier que je pourrais nommer, qu'il fait aposter ciîaque soir ies garçons , pour empèclier de voler les chandelles,
" Prononcez ^.^o/ié-(//<«5-.
~ 188 —
cela seul mérite bien qu'on aille bailler un peu à la représentation du Joueur , de la Moj t de Riégo , du Passage du pont d'Arcole par iSapo- léoriy ou de l'inévitable sainete; ^ le tout joué pi- toyablement par des acteurs espagnols. De tems à autre , il arrive par bonhem* quelques cban- teurs ou des danseurs , débarquant en transit pour le Chili ou Bolivia; ils font la grâce de donner quelques représentations à Yheroïco pue- plo de Buénos-Ayres , et c'est autant de gagné sur les soporifiques comédies de la troupe séden- taire. La salle , qui n'est heureusement que pro- visoire, n est, à vrai dire, qu'une large galerie; on ne peut rien voir de plus incommode, de plus dis- gracieux , de plus mal tenu. Le seul avantage qu'elle offre, commun au surplus à tous les thé- âtres d'Amérique, est d'avoir des stalles numé- rotés au parterre; ce qui fait qu'il n'y a jamais de ces mouvemens turbulens semblables aux va- gues de l'Océan, qui font redouter à un étranger fashionable de prendre place au parterre de nos théâtres. Tout se passe là avec la plus grande dé- cence ; jamais le sifflet d'un maître d'équipage ou celui d'un dresseur de chiens ne viennent offenser de leur détonation aigre le tympan déli-
5 Espèce de vaudeville sans coupleL
— 189
cat des dames ; jamais de ces vociférations qui font rougir tous ceux qui ont la moindre idée de la dignité d'un public assemblé , consentant, sur la foi de l'urbanité , à mettre en commun ses sensations, ses joies, ses émotions et son hilarité. Il y a une coutume singulière au théâtre de Bué- nos-Ayres, choquante au premier abord, mais à laquelle on s'accoutume bientôt jusqu'au point de la trouver raisonnable. Toutes les femmes , non accompagnées de cavaliers, ou même celles qui ne veulent pas louer de loges vont se placer en amphithéâtre aux secondes galeries, où il est expressément défendu aux hommes de se pré- senter ; elles sont ainsi à l'abri de toute insulte ; et la variété de leurs costumes, la coquetterie de leur jeu d'éventail, produisent un coup-d'oeil pi- quant, fortagréableà voir des stalles du parterre.
Les loges, toutes découvertes, excepté celle du gouverneur, remplissent entièrement les premiè- res galeries. Les chaises dont elles sont pourvues, de même que les secondes galeries, sont occupées le plus souvent par de très-belles femmes ; de ces beautés sévères , parfaites , régulières , rappelant l'Andalousie, la Grèce ou l'Italie, En vovant ces magnifiques bustes vous présenter à l'analyse des épaules d'ivoire, des cheveux d'ébène , des pau-
— 190 —
pières garnies de longs cils, protégeant un œil langoureux, dont rabattement semble combattre la vivacité , on pourrait redouter, au premiei* abord, une froideur sèchement polie; mais dès que vous parvenez, par votre amabilité, vos sail- lies, à leur faire abandonner le ton cérémonieux, Tair théâtral quelles affectent en public, vous les voyez se livrer à un abandon plein de cordialité, d'aisance et de franchise. Leur conversation s'a- nime le jeu vif et gracieux de l'éventail accom- pagne les réticences malignes qu'elles introdui- sent à dessein ; les propos séduisans , les reparties fines, inattendues, vous déconcertent souvent, en augmentant le triomphe qu'elles se Hattent bien d'obtenir. L'expression belles est propre- ment celle qui convient aux Portenas , car elles parlent moins aux sens qu'à Famé; leurs mou- vemens sont voluptueux sans manquer de la dignité qu'elles s'efforcent de conserver , dès qu'elles s'aperçoivent qu'elles sont observées. Rien d'imposant comme l'attitude d'une Portena en public î Rien ne prête plus à cet air qui imprime d'abord le respect et subjugue ensuite malgré soi , que la manière dont elles ornent leur tête, dont elles la portent, en accompagnant chacun de ses mouvemens d'un geste de bras si moelleux, si naturel, d'un tour de main si leste, si souvent
— i9i —
1 ^ ♦ • ,
i-epete , mais si imperceptible qu on a peine a
comprendre le jeu rapide de Féventail , s' ouvrant et se refermant sans cesse î Elles ont tout un édi- fice de clievelure sur la tête , et il faut bien qu'il en soit ainsi pour accompagner des peignes dé- coupés ou pleins f peinetones ) dont la dimension est arrivée, en 1854, jusqu'à un mètre et un dé- cimètre de largeur î (cinco cuartas.) Toutes n'ont pas une chevelure naturelle, comme on doit bien le penser, mais toutes, depuis la plus pauvre jus- qu'à la plus opulente, ont le même art de natter, de tresser, de lisser leurs cheveux noirs, châtains, ou blonds et de les entremêler de fleurs natu- relles ou fausses. De belles épaules, des lignes ar- rondies, des contours voluptueux , que font res- sortir de jolies schalls de Lyon ou de magnifiques voiles de tulle blanc ou noir, sont enchâssés dans un corsage parisien ! Fénélon eût rougi de la pein- ture de sa Calypso en voyant une Portena , et le Tasse , usant de la magie de ses évocations , eût humilié Armide en offi^ant à Renaud une de ces Hechiceras \
La population de Buénos-Ayres est très-hété- rogène : il faut, pour s'en former une idée appro-
1 Enchanteresses; prononcez etchi-ceras.
— 192 —
chant de là vérité , mettre à part les étrangers de différentes nations européennes, dont la réparti- tion du nombre, faite plus haut, n'est pas aussi arbitraire qu'on pourrait le croire. Alors il res- tera ce qu'on doit appeler maintenant les indigè- nes ^ parce que, parle fait de leur émancipation, les anciens colons de l'Espagne sont devenus ainé- ricains. Quant aux Indiens vivant encore in- dépendans ou mélangés à la population des Ar- gentins , ils doivent être , suivant moi , désignés sous le nom di aborigènes . Ceci posé , pour bien s'entendre , nous diviserons les indigènes ou Ar- gentins en deux classes , les blancs, et les hommes de couleur. Parmi ces derniers on distingue les Nègres de pur sang, venus d'Afrique , et alliés entr'eux dans leur nouvelle patrie ; les mulâtres et pardos^ provenant de l'union d'un Africain avec un blanc ou un Indien, et les métis provenant du mélange d'im Indien avec un blanc ou vice- versa. Comme l'observe Azai^a, ces noms àe mu- lâtres et de métis ne font pas allusion à la cou- leur, comme on pomTait le croire , mais seule- ment à la nature des races mélangées.
Les blancs sont d'origine européenne. Tant qu'ils se sont aUiés entre eux, comme les nègres, leur sang est resté pur et il semble même que
— 195 ~
leur peau ait acquis plus de blancheur , plus de délicatesse; que leur teint soit plus lin qu'en Europe ; mais il y a eu des alliances entre blancs et métis, entre métis et mulâtres, d'oii il est ré- sulté des variétés innombrables de teintes diffé- rentes dans la coideur, que le blanc finit toujours par dominer quand il n'y a pas de salto-atras ^ c'est-à-dire de mélange rétrograde. Il serait bien difficile de suivre dans leurs divisions les combi- naisons dont chaque midâtre ou chaque métis est le résultat. Il suffira de savoir que les uns^ s'améliorent par le mélange et que l'espèce euro- péenne l'emporte à la longue sur Taméricaine. Il est de fait que les métis paraissent avoir quel- que supériorité sur les Espagnols d'Europe , par leur taille, l'élégance de leurs formes, et même par la blancheur de leur peau. Il en est de même des mulâtres , au premier degré , dont l'intelli- gence est supérieure non seulement aux nègres, mais même aux créoles blancs.
Les métis vivent plus particulièrement dissé- minés dans la campagne ; ils forment en grande partie cette portion de la population appelée gauchos; les nègres, mulâtres et pardos, set vent aussi dans la campagne de pâtres, de journaliers (peones) ou de domestiques, mais ils sont en plus
15
— 194 —
f^rancl nombre dans la ville ; à Bnënos-Ayres sur- tout , où ils exercent la plupart des arts , des métiers , des professions pénibles , soit comme ouvriers ; soit comme maîtres, et où ils sont tous enrégimentés pour la défense du pays.
D'anciens préjugés, sanctionnés par les prêtres, qui devraient au contraire s'efforcer de les dé- truire, font encore des blancs les seigneurs du pays. Les espagnols de toutes ces contrées se sont toujours crus d'une classe très- supérieure à celle des indiens , des nègres et des gens de couleur en général, quoiqu'il ait toujours régné entre ces mêmes espagnols , même avant leur émanci- pation , la plus parfaite égalité , sans distinction de nobles ni de plébéiens ; on n'a connu parmi eux ni iîefs, ni substitutions, ni majorats ; la seule distinction qui existât, purement personnelle, n'était due qu'à l'exercice des fonctions publiques au plus ou moins de fortune, ou bien à la répii- tation de talens ou de vertus Mais ce même principe d'égalité fit que, dans les villes, aucun blanc n'en voulut servir un autre , et que le vice- roi, lui-même, ne pouvait trouver un cocher ou un laquais espagnol, voilà pourquoi tout le
^ Voyez V\d.y\\i\\^ Hist. phiLXw . vin; Azara, tome 2.
monde se servit de nègres, de gens de couleur ou d'Indiens et qu'à présent encore, quoique la patrie ait proclamé l'abolition de l'esclavage et reconnu l'égalité parfaite , devant la loi , des hommes de couleur de quelque origine qu'ils soient, on voit les maisons de blancs , riches ou pauvres, encombrées de criados ou domestiques, qui évitent aux femmes jusqu'à l'embarras d'éle- ver leurs enfans ! Aussi les blancs, hommes et femmes , habitués à ne rien faire et ne songeant qu'à leurs plaisirs, s'épargnent souvent jusqu'à la fatigue de la méditation! De même que leur féconde terre donne des fruits sans culture, à l'aide de la faveur du ciel, de même ces heureux habitans , semblables aux Italiens , si bien