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SAINT MICHEL

ET LE

MONT-SAINT-MICHEL

Typographie Firmin-Didot. Mesnil (Hure).

SAINT MICHBL TERRASSANT LE DEMON

Tableau de Raphaël peint pour François l^'^ iMuse- du Louvre-

hpproduction dapres la. copie exécutée p£ur J Romain

:;re Goupil ^-C"

et àppa-rtenant aM. X.Pittct. àParis.

Imp. Goupil L C"

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SAINT MICHEL

ET LE

MONT-SAINT-MICHEL

Par Mgr GERMAIN

Evêque de Coutances et Avranches ^

M. l'abbé p. m. brin, prêtre de saint-sulpice Directeur au grand séminaire de Coutances

Et m. Ed. CORROYER, architecte

OUVRAGE ILLUSTRÉ

D'UNE PHOTOGRAVURE, DE Q.UATRE CHROMOLITHOGRAPHIES ET DE DEUX CENTS GRAVURES

PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C'^

IMPRIMEURS DE l'iNSTITUT DE FRANCE

5 G, RUE JACOB, 56

1880 ,j:o'^^

Tous droits réservés.

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HAROLD B. LEE LIBRARY

BRIGHAM YOUNG UNIVERSITE!

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PREMIERE PARTIE

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SAINT MICHEL

ET LE MONT-SAINT-MICHEL

DANS LE PLAN DIVIN

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CHAPITRE I

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APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES

AR une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre constamment attentive au salut des hom- mes, la gloire de chaque saint éclate à Theure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards de chaque génération malade ; ses vertus apparaissent comme le remède efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l'heure oià la foi languit et s'éteint, la charité se refroidit, la corruption menace de tout envahir, Dieu fait un signe et Ton voit apparaître ces agents qu'un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la vérité, de l'amour et de la sainteté.

Que de fois, pour son propre compte , notre siècle a fait l'expérience de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les luttes misé- rables de l'esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d'amour; il leur montre son cœur en disant : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes! » Livré à l'ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté que de nom, et ne croyant qu'aux jouissances animales, notre siècle a entendu proclamer l'immaculée conception de la très sainte Mère de Dieu. Affamé d honneurs, dévoré d'ambition, poursuivant, sans pudeur

APERÇU GENERAL

comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige de l'orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et humble bergère, le rebut de l'humanité. Adorateur de la richesse, ennemi de la pauvreté qu'il repousse comme l'insupportable opprobre, notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au front d'un mendiant.

C'est ainsi que toujours Dieu mesure l'énergie du remède à la pro- fondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, la guérison, désole en ce moment la société, c'est la plaie du naturalisme. Nous ne disons pas assez, c'est la plaie du matérialisme qui achève l'abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en vérité que celui d'un siècle qui nie le démon et qui subit servilement son em- pire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher du ciel, sa patrie ! Quel sera l'agent extraordinaire envoyé par Dieu pour com- battre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous apporte la réponse : « En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu; et il viendra un temps comme il n'en fut jamais depuis l'origine des nations jusqu'à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre. » Or fut-il jamais depuis l'origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours ne sont-ils pas ceux qu'annonce le prophète, oia saint Michel devra se lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur ?

Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble en effet refleurir aujourd'hui -, de nouveau l'ère des pèlerinages s'est ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable sou- venir, la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du cou- ronnement solennel. Notre cœur d'évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme enfin dépassant toute attente. N'est-ce pas l'heure pour nous de donner à cette imposante manifestation son nécessaire et

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES,

vrai complément; c'est-à-dire d'en faire connaître le héros; de montrer dans le grand Archange un type achevé de perfection ; de tirer de sa nature, de ses prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; de dire, en un mot, ce qu'est saint Michel, quelle place il occupe dans l'ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des célestes hiérarchies ?

Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d'eux qu'ils tenaient tout dans l'indifférence , tout excepté le plaisir et les affaires ; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd de l'incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des institutions du vieux monde. L'indifférence qui succède à leur époque devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la vérité qu'ils ne comprennent plus, vainqueur de l'enfer, de l'enfer auquel ils ne croient plus? N'est-ce pas s'exposer à parler une langue étran- gère?

Combien parmi nous d'esprits faibles qui croient faire preuve de force en souriant au seul nom de ces fantômes qu'on nomme les dé- mons? « Le chef-d'œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravi- gnan, c'est de s'être fait nier par ce siècle. » La réforme de Luther avait préparé ce chef-d'œuvre en exagérant le rôle du démon. La phi- losophie sceptique et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme l'inévitable conséquence de la mollesse et de la sen- sualité, ont porté^ un coup mortel à la foi en l'autre vie. Quelle dif- férence, à ce point de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids d'un labeur incessant, mais relevés par une es- pérance d'immortalité , et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant qu'au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes de cette trempe l'Archange conducteur et pcseiir des âmes? Ajoutez à cet état universel des esprits l'oubli des

APERÇU GENERAL

traditions du passé , les sentiments chevaleresques généralement éva- nouis, l'amour de la patrie trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon succomber, du moins s'affaiblir sous tant de causes de ruine.'

A ces négations, il est temps d'opposer l'affirmation de nos saintes croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs con- quêtes sur le monde matériel, il est temps de crier : Regardez plus haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre courte vue ; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion l'appelle le prince de la lumière, princeps œthereus , le chef des armées angéliques, dtix angelicariim copiarum, le primat des célestes phalanges, cœlestis exerxitûs primas. C'est Michel, le vengeur de Dieu, Qiiis ut Deus?

Oui, saint Michel existe. Ecoutez plutôt les voix qui s'élèvent pour l'attester. Les prophètes l'attestent. « Voici, dit Daniel, que Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours. » Les apôtres l'attestent. « L'adversaire de Satan, dit saint Jude, c'est l'archange Michel. » « Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon. » Les saints Pères l'attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Chrysostome et tant d'autres le célèbrent dans leurs écrits. Les papes l'attestent. Depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX, tous l'ho- norent, tous l'invoquent et comme leur patron et comme le défenseur de l'Eglise. Les rois et les empereurs l'attestent. Saint Henri d'Alle- magne va lui rendre hommage au Mont-Gargan , et depuis Charle- magne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer son secours dans la Merveille de V Occident. Les peuples l'attestent. D'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, de France , combien accourent au pied de ses autels? Tous les arts l'attestent. L'architecture lui bâtit des temples; la sculpture lui taille des statues ; partout, sur les murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l'archange des batailles ; de

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES.

tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui des regards se peint Tamour, brille la confiance.

Saint Michel existe. Mais quelle est sa nature? Voyez-vous ce ra- dieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la fîamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit Tépée ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de Tartiste. Por- trait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle de l'Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa mer- veilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d'attributs immaté- riels et invisibles. Non, saint Michel n'est pas matière. Sous ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un esprit, c'est-à-dire une substance, c'est-à-dire, non pas une ombre, un fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute matière, et par conséquent l'être le plus rapproché de Dieu, le plus semblable à la divine essence. Incorruptible, l'esprit ne connaît pas la mort. Dieu sans doute peut l'anéantir, si c'est sa volonté; mais de son fond et par le principe de sa nature, l'esprit est immortel. A l'abri de la destruction, l'esprit est de même à l'abri des exigences, des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre mortalité. Echappant aux conditions serviles de la matière, il tend vers l'infini, sort de l'espace et du temps, entre dans le domaine de la beauté, de la vérité, de l'amour. Et voilà saint Michel. Saint Michel est un pur esprit.

Mais, direz- vous, un tel être est-il possible? Bossuet répond : « O Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on besoin d'un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n'êtes-vous pas immatériel et incor- porel? L'intelligence et l'amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles qu'on peut exercer sans être uni à un corps ? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles. »

Il est donc vrai : saint Michel est possible , saint Michel existe et saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses facultés? Bos- suet vient de nous le dire : V intelligence et Vamour. Vous avez ad-

APERÇU GENERAL

miré cette noble faculté de l'intelligence chez l'homme, qui, s'élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature ses se- crets et produire des chefs-d^œuvre; eh bien, nous dit saint Denys l'Aréopagite , « le plus haut degré du genre inférieur atteint au plus bas degré du genre supérieur. ■» Ainsi donc Tintelligence humaine, illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n'est qu'une pâle et faible lueur à côté de Tintelligence du dernier des anges. Et vous allez le concevoir. L'homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la science que par les degrés si pénibles du travail , de la méditation et du raisonnement-, Tange, au contraire, n'a pas besoin de s'élever gra- duellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple la vérité à sa source même; l'homme, c'est l'oiseau qui ne sait que vol- tiger dans le terre-à-terre d'une science trop souvent sujette à l'erreur; l'ange c'est l'aigle qui plane sur les sommets; l'homme est dans la nuit profonde; l'ange est l'heureux voisin du soleil; toujours en acte, son intelligence, à l'abri des ténèbres, se nourrit des pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité Tépuise ou la fatigue. Et quels horizons n'embrasse pas son vaste regard? C'est Dieu; c'est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont ses frères; c'est le monde matériel ; ce sont les événements futurs et nécessaires dans leurs causes.

Si de l'ordre naturel nous passons à l'ordre surnaturel, l'intelli- gence de l'ange s'élargit et s'illumine d'un rayonnement nouveau ! « L'ange, dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d'abord par la lumière naturelle , puis par la lumière de la gloire qui lui découvre l'essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses dans le Verbe ; il les connaît imparfaitement par la lumière na- turelle et parfaitement par la lumière de la gloire. » Quelle science, et comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines! L'homme ne voit ici-bas qu'à travers le miroir de la création, mi- roir énigmatique et obscur, s'il en fut; l'ange, au contraire, voit le Verbe en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sa- gesse, il voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C'est cette lumière qui communique au regard de l'ange la pénétration, la

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES.

Fig. I. Dieu révèle aux anges l'incarnation future du Verbe. Dessin de Wohigemuth dans une Bible

abrégée (der Schat^behalter), Nuremberg, 1491.

jo APERÇU GENERAL

vigueur, l'étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l'élève jusqu^à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la profondeur des secrets de Tinfini.

Telle est l'intelligence de l'ange en général ; telle est en particu- lier celle de saint Michel ; mais, ajoute saint Thomas , l'amour suit la connaissance : Dilectio sequitur cogtiiîionem. Comment dès lors exprimer l'amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges comme l'encens de ces encensoirs qu'ils balancent constam- ment devant le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c'est l'amour : Angeli nisi per caritaiem non vivunt. Est-il en effet possible de voir la beauté infinie dans tout l'éclat de ses charmes, dans tout l'attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses perfections et de ne pas l'aimer d'un amour incessant, d'un amour ardent, d'un amour inexprimable? Le propre du feu, c'est de trans- former en lui les objets qu'il consume; mais Dieu est un feu consu- mant; Dieu est amour. Comment les anges remplis de Dieu, envi- ronnés des flammes de l'infinie charité de Dieu , ne seraient-ils pas tout entiers à l'amour de Dieu? Aussi, comme on l'a dit justement, ce qui s'échange d'amour entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de nommer un instant dans cette vie qui n'a point d'instant et tout est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une génération d'hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre baigné dans l'océan de l'amour sans se sentir pénétré d'amour.

Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette infinie beauté qui les tient captifs; ils l'aiment avec toutes les énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection , avec toute l'avidité, toute l'ardeur, tous les transports dont ils sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, bien que satis- fait, leur amour n'est jamais rassasié. Ajoutons-le seulement pour notre consolation : ils puisent en Dieu quelque chose de l'amour même qu'il nous porte et apprennent de lui la compassion et la sollicitude pour nos âmes.

Tel est l'amour des anges en général; tel est en particulier l'amour

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES. ii

de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Ar- change les deux facultés que nous venons d'étudier, nous le fait con- naître par un trait frappant : « Sa gigantesque intelligence , dit Faber, a scruté les profondeurs de l'amour de Dieu, pendant les révolutions des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques géologiques que demande la science, et il n'en a pas trouvé le fond. » Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par rintelligence et géant par l'amour!

Est-ce tout? Non ; l'amour est fait pour opérer de grandes choses; et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la puissance. Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus généraux, nous avons la lumière de l'Ecritur* elle-même qui nous révèle au moins par comparaison le secret de cette puissance littérale- ment gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante sou- tenue par Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l'Esprit- Saint lui-même a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, s'arrête comme découragé : « Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui jamais en ouvrira les portes? » Cependant il continue. Écoutez; c'est la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel : « La terreur, ajoute-t-il , habite autour de ses dents ; il Tance des éclats de feu par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin ; son haleine allume des charbons et la flamme jaiUit de sa bouche ; la force réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n'y a ni épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui le fer n'est que de la paille, l'airain n'est qu'un bois vermoulu. Il n'est pas sur la terre de puissance qui soit com- parable à la sienne, parce qu'il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne sur tous les enfants d'orgueil. »

Jamais la puissance d'un être créé ne fut dépeinte sous des images plus expressives, plus saisissantes et plus formidables ; et pourtant, cette redoutable puissance n'a été qu'impuissance devant saint Michel. Saint Michel l'a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son terrible adversaire l'ardeur de la haine ; son épée a rompu la lance de l'ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon

12 APERÇU GENERAL

comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà l'ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux hum- bles. Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! tombons à genoux dans la reconnaissance, dans Tamour et surtout dans le sentiment d'une invincible confiance. Elle n'est pas seulement au service de la Majesté souveraine , elle est au service de l'Eglise, au service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu : Michael qui siat pro Jîliis populi tut.

Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c'est l'intelligence; saint Michel, c'est l'amour; saint Michel, c'est la puissance. Il reste un dernier trait : saint Michel, c'est la beauté, c'est la gloire. Ici encore l'Écriture sera notre lumière : « Tu étais, dit Ezéchiel s'adressant à Satan , tu étais le sceau de la ressemblance divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses formaient ton vêtement... La richesse de l'or et de l'émeraude achevait ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je t'avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu ; ta route était semée de diamants ; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta création. »

Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l'ange au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de saint Michel, beauté toujours splendide , gloire toujours radieuse , gloire et beauté qui ne connurent jamais d'ombre. Mais de quel éclat nou- veau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire et la beauté même? N'insistons pas; il y a des mystères que nous ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait soutenir l'aspect. Vou- loir les pénétrer, ce serait nous exposer à succomber sous le poids de cette gloire , à perdre , comme Daniel quand l'ange Gabriel lui ap- paraît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n'a pas craint d'écrire : « L'éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s'il nous était manifesté dans la chair. » N'est-il pas

■SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES.

vrai que nous pouvons maintenant appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys : « Il est l'image de Dieu, la manifes- tation de sa lumière cachée; il est le miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal, miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin , s'il est permis de s'exprimer ainsi , qui reçoit dans leur plénitude la bonté ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine. «

Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc*, regardez et instrui- sez-vous à cette école des anges. C'est qu'il faut chercher la lumière, qu'il faut apprendre l'amour, qu'il faut demander la force, qu'il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.

Nous venons d'étudier saint Michel en lui-même dans sa nature et dans ses facultés. Il nous faut maintenant élargir le regard pour me- surer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet jusqu'à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le degré que saint Michel occupe dans le plan général des êtres.

En jetant un regard sur l'univers, non pas tel que le conçoivent trop de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lu mières de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d'un vrai saisissement, le saisissement de l'admiration et du transport. Ar- rachée pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d'une sagesse infinie et d'une éblouissante richesse, elle s'écrie avec le Psalmiste : « Je le confesserai. Seigneur; votre magnificence inspire l'étonnement et la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de moi-même , je ne sais par quels éloges les célébrer dignement. « Et si nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!

Au sommet de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c'est Dieu; Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfections; Dieu domi- nant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l'amour, l'éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne vivent que de lui.

14 APERÇU GÉNÉRAL

que par lui, que pour lui; Dieu, Têtre unique, en face duquel tout le reste n'est que figure , fantôme et néant.

Au-dessous, les anges, esprits créés et limités sans doute, mais images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des rois, chantres immortels de ses grandeurs , « astres vivants du ciel , comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de Siloë, » témoins de Pincomparable Majesté, ministres du Tout-Puis- sant. Plus bas , c'est Vho7nme placé sur les confins de la matière et de l'esprit, rhomme qui est ange par son âme et qui par son corps est le résumé, la miniature du reste de Tunivers-, l'homme souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de ce temple majestueux qui s'appelle la création. Viennent ensuite ces millions d'êtres inférieurs qui s'échelonnent depuis l'animal le plus parfait jusqu'au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil jusqu'à l'imperceptible grain de sable. Oui, remontez successi- vement cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l'animal, à l'homme, à l'ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez l'idée du plan divin, vous comprendrez comment s'effectue ce que saint Thomas appelle si bien l'admirable connexion des êtres : Hoc modo mirabilis reruin connexio considerari potest.

L'homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l'ani- mal, et la vie comme la plante, et l'être comme le minéral. Il est le trait-d'union entre la terre et le ciel. De la même façon, l'ange tient le milieu entre l'homme et Dieu ; il représente ce qu'il y a de plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l'intelligence et l'amour. Et voulez-vous savoir jusqu'à quel point saint Michel en particulier est l'image de la perfection infinie? Écoutez : si, comme nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un rang d'honneur, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel est pour ainsi dire sous l'action immédiate de la lumière, de la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des plus ardents rayons

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES. i5

de l'amour du Créateur. Voyez-vous dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, voyez- vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l'amour qu'il doit trans- mettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel centre d'amour vous resplendissez 1 comme de ces hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d'honneur, investi de puis- sance, et comme vous commandez l'admiration! Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans l'im- mensité de l'espace avant d'arriver jusqu'à vous, si nos hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel vous siégez?

Et n'allez pas croire, qu'en portant saint Michel si haut dans le plan général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irré- fléchis. Non, non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. Écoutez plutôt saint Jean Damascène : « Les anges, dit-il, participent à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur dignité. » Ecoutez le prince des théologiens : (c Parmi les anges, les plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d'une dignité plus haute et d'une science plus éminente. Les Trônes , dit-il ailleurs , sont élevés à ce point d'être les hôtes familiers de Dieu : car ils sont capables de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est propre à toute la première hiérarchie. » Or, nous le verrons bientôt, c'est dans cette première hiérarchie qu'il est permis, d'après les plus graves autorités, de placer saint Michel.

Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu'occupe saint Michel dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par de les horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges inférieurs, montez jusqu'à la hiérarchie placée immédiatement au- dessous du trône de Dieu: c'est qu'il vous apparaîtra tout brillant d'in- telligence, tout brûlant d'amour, tout rayonnant de gloire et d'honneur.

i6 APERÇU GÉNÉRAL

Quittons Vordre naturel pour entrer dans Vordre de la grâce. Au- dessus en effet de la nature angélique, créée à l'image de Dieu, apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C'est dans cette sphère vraiment supérieure de Tordre surnaturel que la figure de TAr- change se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L'ange, d'après l'enseignement com- mun des docteurs, avait été, comme l'homme, créé dans la sainteté; mais pour l'un comme pour l'autre, la royauté des cieux devait être emportée d'assaut. Aussi bien que l'homme, l'ange devait conquérir la gloire, acheter l'éternel bonheur par le libre et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d'épreuve. Pendant ce temps. Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le mystère de l'Incarnation, c'est-à-dire l'union de son Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l'humanité ainsi divi- nisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe incarné l'hommage de leurs adorations (fig. i). A cette vue, Lucifer s'indigne : « Eh quoi, s'écrie-t-il , l'esprit s'incliner devant la chair! l'ange se pros- terner aux pieds d'un homme! Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d'humiliation? « Et dans son cœur s'allume, avec la jalousie, une haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement : Ille homicida erat ab initio. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte parmi les cohortes angéli- ques, et entraîne à sa suite le tiers de l'armée céleste (fig. 2). C'est alors que Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom : Quis ut Deus? Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l'admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.

Voulez-vous connaître après cela jusqu'où s'élève l'Archange dans l'ordre surnaturel? Interrogez l'Ecriture. « J'ai entendu, dit saint Jean,

Fig. 2. La chute des anges rebelles. D'après la peinture de Cli. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.

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SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES. 19

après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait dans le ciel : Maintenant c'est le salut, c'est le triomphe , c'est le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ. » C'est vrai ; mais à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé dans le ciel les droits de l'Homme-Dieu et ménagé sa victoire? Nunc facta est salus et virtus. Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la puissance de son Christ ? Niinc regnum Dei et potestas Christi ejus. Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu'il s'étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l'abîme; nous de- mandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du Dragon ; nous demandons si nos regards pourront at- teindre à ces sommets sublimes il triomphe !

C'est que, s'adressant à l'Archange, VÉglise salue sa gloire incom- parable : Michael, princeps gloriosissime militiœ ccelestis. Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l'autel, sur les lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l'ordre de la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes ? Dieu seul a le pouvoir d'effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? Marie d'abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur ; et après elle, immédiatement après, c'est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, Michel, le défenseur et l'ami du Christ. Voilà la puissance de saint Mi- chel, voilà sa grandeur et son crédit.

Interrogez enfin la tradition. Elle vous montrera le chef des célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné ; elle vous dira que toujours Satan, c'est l'orgueil; Michel, l'humilité; Satan, c'est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée ; Michel, c'est l'ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c'est l'adversaire irréconciliable de la croix ; Michel, c'est le héros qui déploie fièrement l'étendard de

20 APERÇU GENERAL

notre salut; Satan, c'est le calomniateur de tous les instants-, Michel, c'est l'affirmateur persévérant; Satan, c'est le chef de Tarmée du mal; Michel, c'est le chef de l'armée du bien; Satan, c'est le cri de la révolte : Ncni serviamf Michel, c'est le cri de la fidélité : Qiiis lit Deus ! Et si vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l'ordre surnaturel, la réponse nous sera facile : c'est, vous dirons-nous avec l'Ecriture, l'Eghse et la tradition, c'est la place qui convient à l'héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre l'erreur, pour la vertu contre le vice, pour l'Homme-Dieu contre Satan, pour le ciel contre l'enfer.

Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons brièvement la place qu'il occupe parmi les hiérarchies angéliques. « Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu'on voit que celles qu'on ne voit pas ; et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes , et ce qu'il y a de beau, c'est, pour ainsi dire, ce qu'il prodigue le plus. » Le grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel : « Un million d'anges le servaient et mille millions assistaient devant lui. « N'allez pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d'une volonté bizarre et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même. Dieu qui est l'auteur même de l'ordre, a du établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu'un pâle reflet de la hiérarchie qui règne entre les anges.

La hiérarchie, c'est-à-dire la subordination, notre siècle n'en veut pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature hu- maine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu'il le veuille ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l'ordre matériel, jamais le grain de sable n'égalera la montagne; jamais l'arbrisseau ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre ; et toujours le dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l'ordre intellectuel ,

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES. 21

l'homme ignorant , Tincapable, n'atteindra jamais à la hauteur du génie. Qu'on efface autant qu'on le voudra, dans l'ordre social, cette hiérar- chie qui se compose, comme dit saint Thomas, de l'aristocratie en haut, de la bourgeoisie au miheu, du peuple en bas'; jamais on ne la fera dis- paraître dans l'ordre intellectuel. L'homme n'a pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l'œuvre du Créateur; et, de même qu'il y aura toujours au milieu de nous des pauvres déshérités des biens de la for- tune, de même il y aura toujours des esprits plus ou moins déshérités des clartés de l'intelligence. Stella enim a Stella differt in claritate. Bon gré, mal gré, la hiérarchie dans tous les ordres, dans le commerce et l'industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu'elles puissent se produire.

Mais cette hiérarchie qui s'impose au genre humain s'impose de même à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on distingue, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Dieu l'a-t-il voulu pour mettre un baume sur les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons ; mais il en est ainsi , et saint Thomas l'affirme quand, mesurant les connaissances propres aux intelligences d'en haut, c'est-à-dire les illuminations plus ou moins vives que chacune d'elles reçoit de Dieu, il distingue dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler lui-même : « Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe pre- mier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu'on appelle lois générales. Ces causes étant multiples , la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l'apa- nage de la seconde hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu'ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connais- sent les anges de la troisième hiérarchie. »

Allons plus loin , et entrons avec les Pères et les docteurs dans la constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes représente une des personnes de l'auguste Trinité; et, toutes ensemble,

22 APERÇU GÉNÉRAL

ramenées à une parfaite unité, sont comme l'expression , le miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l'ordre, la première est Fimage de la puissance et de l'intelligence du Père; symbole de la science, la seconde est l'image de la sagesse du Verbe ; symbole de l'activité, la troisième est l'image de l'amour, de l'action et de la vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les Séraphins, qui possèdent le privilège de l'amour; les Chérubins qui possèdent celui de la science *, les Trônes qui jugent dans la paix et la stabilité. Dans le second, les Do- minations, qui représentent le domaine souverain du Créateur ; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les messagers extraordinaires du Très-Haut ; les Anges, ses messagers ordinaires. Enfin, s'il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.

Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l'enseignement à la fois si large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C'est, comme on l'a dit justement, c'est en de semblables matières qu'on est heureux de voir l'œil profond du métaphysicien s'illuminer des clartés supérieures de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et d'éclat.

Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d'esprits lumineux, la place de saint Michel. Sur cette question d'un si vif intérêt pour notre piété, les docteurs sont partagés d'opinion. Faut-il classer saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie , parmi les Ar- changes, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les circonstances graves et solennelles ? Doit-on le ranger au nombre des Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, le génie des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L'Écriture sainte, les saints Pères , de graves théologiens nous autorisent à croire que c'est bien sur ces hauteurs qu'il faut admirer le vainqueur de Lucifer.

SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES.

L'Écriture d'abord. Qu'est-ce en effet, d'après le prophète Daniel, et par conséquent d'après l'Esprit-Saint lui-même, qu'est-ce que notre Archange? L'un des premiers princes, umis e principibiis primis. Ailleurs le prophète va jusqu'à l'appeler le grand prince, princeps magniis. Qu'est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes angé- Hques? Écoutez à ce sujet un docte théologien : « Il faut, dit Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans l'ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C'est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms que nous venons d'indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s'il appartenait à la hiérarchie inférieure, c'est-à-dire aux anges des derniers degrés? » Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans l'Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel : « Michel, dit-il, et ses anges luttaient contre le dragon (fig. 3). » « Preuve évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel et ses anges! Qu'est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l'armée qu'il com- mande? Car de même que par ces mots : Satan et ses anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l'étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces paroles : Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son général. »

A l'autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des Pères de l'Église. « O Michel , s'écrie saint Basile, je vous adresse mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les au- tres. » Si, comme on l'affirme d'ailleurs, Lucifer appartenait au chœur des Séraphins, « peut-on supposer, demande saint Liguori , que saint Michel soit d'un rang inférieur à l'ange apostat, lui qui fut choisi pour le précipiter au fond de l'abîme? »

Résumant les débats des théologiens sur cette question, l'un des plus savants interprètes de l'Écriture, Corneille La Pierre , ne craint pas de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il l'appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au trône de Dieu : Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo assistentium est primus.

24 APERÇU GENERAL

Nous n'ignorons pas que Tapôtre saint Jude applique à saint Mi- chel la qualification d'archange; mais ce que nous savons bien aussi, c'est que de l'aveu des Grecs, de l'aveu des commentateurs, d'Estius en particulier, cette qualification ne prouve nullement qu'il appar- tienne à cet ordre. Elle a simplement pour but d'indiquer qu'il marche à la tête des anges et qu'il en est le chef suprême. Pris dans son sens général, en effet, le mot ange désigne l'universalité des esprits bien- heureux; le mot archange, impliquant l'idée de commandement, dé- signe en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies.

Remarquons-le d'ailleurs avec saint Grégoire : le nom d'archange n'indique pas la nature ou le rang, mais bien l'emploi. De l'aveu de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent à l'ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de lui- même dans la sainte Ecriture : « Je suis l'ange Raphaël, l'un des sept qui sommes présents devant le Seigneur. « Concluons donc avec un docte théologien, Stengel : Quand les séraphins sont envoyés en mis- sion, on les appelle anges, c'est-à-dire ambassadeurs, ou bien ar- changes, c'est-à-dire ambassadeurs en chef : Seraphim ciim miitwi- tiir migeli siint, hoc est nuntii, imo et archangeli , hoc est principes nuntii. On le voit dès lors , ce nom d'archange , que saint Jude appli- que à saint Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins que lui décernent les plus graves autorités.

Nous pouvons donc le dire à l'honneur du grand Archange, avec un diacre de l'Église de Constantinople : « O Michel, vous occupez le premier rang parmi les milliers et myriades d'anges qui peuplent le paradis. Le plus près et sans fléchir, vous chantez l'hymne trois fois saint et trois fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus ra- dieuse étoile de l'ordre angélique. »

Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel ? Vous venez de l'entendre : c'est la voix de Dieu dans l'Écriture, c'est la voix des saints Pères, c'est la voix de la science, c'est la voix de la sain- teté qui s'unissent de concert pour nous montrer saint Michel domi- nant tous les chœurs angéliques et" régnant à la tête des célestes hié- rarchies. Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses

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armes sa triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu céder à l'entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre mesure l'Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s'est fait que l'écho des voix les plus imposantes.

Il est donc vrai que saint Michel est l'ange des batailles et le prince des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les siècles n'ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins , on se soit si longtemps

wagn^Ceqans «ttfïquuS q uoca \i4%&Hft6 mu tfeliiucfcat umfiÇG;

Fig. 3. Saint Michel et ses anges luttant contre le Dragon. Miniature d'une Apocalypse du commencement du quatorzième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.

disputé l'honneur de porter son nom. Nous comprenons qu'ils aient fait leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur les trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d'être comme lui les justiciers de Dieu , et les chevaliers destinés à la vie des camps, à l'héroïsme des batailles, et les artistes épris de son idéale beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la cause du Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n'avaient-ils pas eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils bâtis- saient pour votre gloire la Merveille de V Occident ; quand au-dessus

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26 APERÇU GENERAL

des salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus de la superbe basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque, ils érigeaient votre statue? En vous dressant ce trône aérien, d'oii vous dominiez de si haut, dans notre ciel d'ici-bas, la terre, la mer, et tout ce qui s'agite en ce monde inférieur, ne voulaient-ils pas symboliser ce trône vous régnez dans la gloire? Cette pensée réjouirait notre piété filiale. En tout cas, nous, leurs descendants et leurs successeurs, tombant à vos pieds dans l'intelligence de vos sublimes perfections, nous voulons continuer dans nos cœurs la vivacité de leur foi, l'ardeur, les transports de leur amour, le saint enthousiasme de leurs hommages, et, pour tout dire en un mot, leur invincible confiance dans leur séculaire pro- tecteur.

Cette magnifique doctrine que nous venons d'exposer, restera-t-elle à l'état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô lec- teurs chrétiens, l'énergique dévouement de vos efforts sauront découvrir et pratiquer les conséquences qui en découlent si naturellement. Saint Michel, avons-nous dit, c'est un esprit doué tout à la fois d'intelli- gence, d'amour, de puissance et de beauté. Nous aussi, sous l'enveloppe fragile de notre corps, nous portons un esprit, créé comme l'ange pour connaître, pour servir, pour aimer Dieu, pour revêtir l'ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre ces vérités; n'allons pas emprisonner dans le cercle étroit des connaissances naturelles, n'allons pas éteindre surtout dans la région des sens cette noble faculté de V intelligence qui nous distingue de la brute! Sachons franchir les horizons humains; déployons largement nos ailes et montons, montons à Dieu par l'éfude, par la méditation, par la prière assidue : nous sommes créés pour le connaître. N'allons pas surtout dessécher notre cœur en nous adorant nous-mêmes; n'allons pas abaisser sa noblesse aux pieds d'une idole de chair; n'allons pas l'attacher à des honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions notre Dieu ! Notre vrai Dieu est plus haut que la terre; c'est le Dieu qu'environnent les anges; donnons-lui comme eux notre amour. Aimer Dieu , c'est la noblesse du cœur ; le servir, c'est sa royauté. N'allons pas en effet abandonner à elle-même cette volonté qui fait l'homme; n'allons pas la livrer au gré de nos caprices, à ces vents d'erreur et de désordre qu'une presse plus que jamais sans foi ,

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sans loi, fait aujourd'hui passer sur nous. Non, vous n'êtes pas faits pour les humiliations de ce servage; vous n'êtes pas faits pour suivre, comme un vil troupeau , les docteurs qui vous mènent dans ces pâtu- rages où la volonté s'égare, elle se déshonore, le chrétien, rhomme, le citoyen, tout périt. Il est temps que nous apprenions à connaître Dieu, à l'aimer, à le servir et à conquérir pour notre âme cette beauté de la vertu qui lui vaudra le ciel pour récompense.

Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans Tordre naturel et surnaturel. N'oublions pas que cette place il Ta conquise au prix de la lutte et du combat. Et nous aussi , nous pouvons aspirer à sa gloire; mais en imitant son courage! « Nul, dit l'Apôtre, ne peut être légitimement couronné, s'il n'a combattu. » Donc, marchez sur les nobles traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous de l'armure de Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l'acharné, l'éternel adversaire ; combattez contre le monde et ses pernicieuses ten- dances à notre époque en particulier; combattez contre l'ennemi le plus dangereux et le moins redouté peut-être, combattez contre vous- mêmes, vos défauts et vos passions. Nous l'avons vu enfin, saint Mi- chel est élevé à la tête des hiérarchies célestes. Le jour éternel doit con- templer réunis dans une gloire commune et les saints de la terre et les anges des cieux. Laissez-nous donc vous le crier : Sursum corda! En haut vos cœurs ! Ah ! de grâce , pendant que tant d'autres n'ont de préoccupations que pour la terre, que notre passion à nous, passion énergique, passion dévorante et plus forte que tous les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion de l'éternité! Qu'avons-nous fait jusqu'à présent pour conquérir le ciel, pour nous assurer une place dans la société angélique? Combien parmi nous, qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches de saint Grégoire le Grand : « trouveras-tu, malheureux, dans une de ces neuf armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, toi qui ne sens aucune étin- celle du divin amour? Parmi les Chérubins, toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la science des saints? Rempla- ceras-tu les Trônes pour porter Dieu , pour te perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine avec toi-même et t'es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à combler le vide laissé parmi

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APERÇU GENERAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES.

les Principautés, les Puissances, les Dominations, les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les tentations, toi, le serf de tant de vices et Tesclave de ton propre corps? Trouveras-tu ta place parmi les Ar- changes et les Anges, toi que la paresse a voué à toutes les ignominies? » Nous entendrons cet énergique appel, et si nos ailes sont par elles- mêmes trop faibles pour nous porter au ciel, nous demanderons à saint Michel la vigueur qui nous manque. « Que tous saluent en lui leur protecteur, chantent de concert ses louanges, et fassent monter vers lui leurs prières incessantes ! Qu'ils l'entourent de leurs vœux ! Qu'ils deviennent par la perfection de leur vie sa joie et son orgueil ! Non, saint Michel ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne re- poussera pas leur confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le défenseur des humbles, et l'ami de la pureté; le guide de l'innocence, et le gardien de la vie. Il nous soutiendra dans l'épreuve; il saura nous conduire à la patrie (S. Laurent-Justinien). »

Fig. 4. Saint Michel et saint Gabriel. Miniature d'un ms du huitième siècle. Bibliothèque du chapitre de Trêves.

CHAPITRE II

MISSION DE SAINT MICHEL.

SON CULTE

H]ous avons vu quelle est la nature de saint Michel , quelle place il occupe dans l'ensemble des êtres et particulièrement au sein des célestes hiérarchies; pé- nétrons plus avant dans ce magnifique sujet et de- mandons-nous quelle est la mission spéciale de l'Ar- change et quel culte nous devons lui rendre. Appuyés sur l'Écriture sainte et sur Thistoire , nous pouvons affirmer que saint Michel est le champion de la gloire du Très-Haut , le protecteur de l'Église et le défenseur de la France.

C'est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit an- gélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix d'une épreuve généreusement soutenue. En créant l'homme libre, en l'a- bandonnant dans la main de son propre conseil , comme disent les ivres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes les énergies dont elle dispose, et qu'elle consacre au service de son Auteur la liberté dont il l'a dotée. C'est une autre loi lisible aux clartés de l'histoire , que Dieu se sert de tous les êtres, animés et ina- nimés, pour mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le déclare saint Thomas, que la puissance lui fasse défaut, mais bien par l'effet de cette bonté infinie qui veut faire participer le sujet à la dignité du Maître souverain : Non propter defecium suœ vir-

3o MISSION DE SAINT MICHEL.

tiitis , sed propter abiindantiam suce bonitatis , ut dignitatejn causa- litatis etiam creaturis communicet.

Distribués en neuf chœurs sur l'échelle immense de la céleste hié- rarchie, les anges eux-mêmes, nous Pavons vu, ne furent point exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et l'obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d'opérer à la face du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable si bien décrite par saint Jean dans l'Apocalypse. Le Très- Haut , d'après l'enseignement commun des Docteurs, découvrant l'avenir aux esprits angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l'Incarnation du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d'adorer l'Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi : Adorent eum omnes angeli ejjis ; mais les anges rebelles, au lieu de porter en haut leur regard pour le ra- baisser ensuite humblement sur eux-mêmes, le fixèrent tout d'abord sur le pur miroir de leur beauté; au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l'orgueil qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et s'enivrent. Ils se croient dieux, dit Ezéchiel, et ne voient plus le Dieu des dieux : Elevatum est cor tuum in décore tuo, et perdidisti sapientiam in décore tuo et dixisti : Deus ego siuji. Lucifer, celui qui portait la lumière , le fils aimé du Roi des rois , se jette ouvertement dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles : « Montons, leur dit-il, montons; que les astres du firma- ,ment servent de piédestal à notre trône; atteignons la cime des mys- térieuses montagnes aux flancs de l'aquilon; ne nous arrêtons qu'au niveau même de la Divinité : Super astra Dei exaltabo solium meiim; sedebo in lateribus aquilonis ; similis ero Altissimo.

Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire , laissant en quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses dispo- sitions. C'est que, nous l'avons dit, il semble rester étranger à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible s'en- gage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré qui joue sa fortune et sa destinée , s'avance avec fureur. Le combat

SON CULTE. 3i

est atroce, la lutte épouvantable , prœîmm magmim. Mais tout à coup au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur s'élève, dit saint Jean : Et audivî vocem magnam in cœlo dicentem. C'est Michel proférant le fameux cri de guerre : Quis lit Deus! Qui donc est semblable à Dieu! C'est la tribu fidèle s'é- criant dans un saint transport : Nunc facta est sains, et virtus et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus. Victoire et triomphe à notre Dieu ! Il règne, et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme l'éclair, au fond de l'abîme creusé parla vengeance divine avec une affreuse soudaineté : Vidi Satanam sicut fulgiir de cœlo cadentem !

Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d'un éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a triomphé de l'orgueil par l'humilité, de la révolte par l'obéissance, du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le cri qui défie toutes les attaques: Quis tit Detis ! Qu'il fait beau voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en chan- tant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose sur le front de son héroïque champion! Posiiisti in capite ejus coro- nani de lapide pretioso !

Le même combat se hvre actuellement sur la terre. Il n'est pas moins grand, pas moins effrayant qu'au début; car c'est le même Dieu qui est attaqué, c'est le même Verbe incarné qu'on refuse d'adorer; c'est le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce qui n'est qu'une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de l'orgueil. Hélas ! aujourd'hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n'est-ce que le tiers des chrétiens, les étoiles de l'Église, que de nos jours Satan en- traîne à sa suite? Cauda ejus trahebat tertiam partein stellarum cœli. Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n'ayez pas peur! Dieu

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vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince puissant, Michel, est toujours debout à votre tête : Midiael , princeps magnus, stat pro Jîliis popiili tui. Marchons courageusement à sa suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l'orgueil, séduire par Tesprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra bientôt oii nous mériterons la couronne.

La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C'est que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et lu- gubre guerre : Et py^ojectus est Draco ille magiius, serpens antiqims qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem ; et projectus est in terrain et angeli ejus cum illo missi sunt. Comme la tour immense qui, en s'écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les distances, le sol qu'elle dominait naguère de son faîte superbe, de même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans leur chute à tous les degrés de l'espace depuis les abîmes, in- fernaux jusqu'en ces régions de l'air qu'ils infestent et en ces lieux de ténèbres qu'ils peuplent. C'est que Satan et ses anges méditent leurs noirs complots contre l'Église de Jésus-Christ. Et postquam vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierein. Dans leur effroyable infortune, ils ne goiàtentplus d'autre volupté que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de s'as- socier des complices pour le renversement de cette femme immortelle qui se nomme l'Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ar- dente, incessante, acharnée.

L'Église, vous le savez , est vieille comme l'humanité elle-même. Eh bien, ouvrez l'histoire et voyez. Qui séduit l'homme au paradis ter- reste? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger dans les ténèbres de l'esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et dans la loi nouvelle, dès l'origine, qui charge l'Église de chaînes dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d'Hérode. Qui allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque les hérésies , les schismes.

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toutes les négations, toutes les haines, toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n'avait que trop raison quand il s'é- criait dans l'Apocalypse : terrce et mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam. Malheur à la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la colère et dans la rage! Il est vrai que celte femme, PEglise, a des ailes qui l'emportent au désert

Fig. 5. Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne un gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l'illustration de la Bible. Dix-neuvième siècle.

o\x se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon la poursuit toujours et cherche à l'engloutir sous les eaux d'un torrent furieux, c'est-à-dire sous le poids de ces tribulations inouïes dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les victimes : Et misit serpens ex ore suo post ïiiulierem, aquam tanquam jlumen, ut eam faceret trahi a Jlumine. Le petit nombre des fidèles ne saurait désarmer sa vengeance. Si rares qu'apparaissent aujourd'hui ces chrétiens

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sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent cou- rageusement témoignage à Jésus-Christ , c'est contre cette phalange dévouée qu'éclate son courroux, c'est celle qui possède le privilège de soulever ses plus rudes attaques : Et iratiis est Draco vi miilierein et abiit Jacere prœliimi ciim reliquis de semine ejiis qui custodiunt mandata Dei et habent testimonium Jesii Christi.

Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Etendez sur nous votre égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle : Qiiis ut Deus I Regardez^ en effet, et voyez comment, à toutes les époques son secours est nécessaire, nz tempore illo , saint Michel se lève pour soutenir l'Église attaquée : Michael stat pro Jîliis populi.

A Torigine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l'Éden? saint Michel. Quel est Fange qui apparaît à Moïse pour donner le signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, plus tard, le patron de TÉglise. Qui forme, pendant le jour, cette nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, surleSinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon éteinte, du moins obscurcie ? encore et toujours saint Michel. Qui combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, qui lui dit : « Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de la tyrannie des Madianites. C'est moi qui vous envoie; je combattrai pour vous (fig. 5). » Et quand les Juifs, durant de longues années, ont pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s'est chargé de nous répondre. « Alors, l'ange du Seigneur parla et dit : Seigneur des armées, jusqu'à quand différerez-vous de faire miséricorde à Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s'est élevée votre colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de leur ruine. » Et quand, enfin , les Machabées entreprennent leur lutte à jamais mé- morable pour l'indépendance de la patrie, qu'arrive-t-il? Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l'héroïque Judas court aux

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armes; tandis qu'il marche à Pennemî, on aperçoit dans les airs un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce cavalier, dit toujours le même interprète , c'est saint Michel : Hic fuit Michael. A son aspect, les Israélites s'élancent comme des lions, et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux.

Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de subs- tituer l'Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera toujours le chef qui dirige cette Église ; le Saint-Esprit sera l'âme qui la vivifie ; mais saint Michel sera son bras, l'ouvrier des divins triomphes : Operarins victoriœ Dei. Regardez en effet. L'ÉgHse est enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre cachot; voici l'ange du Seigneur : « Vite, lève-toi, dit-il à Pierre », et les chaînes tom- bent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel est cet ange? Cor- neille La Pierre répond : cet ange fut probablement saint Michel , Nonniilli probabiliter opinantiir hiinc angelum fuisse sanctum Mi- chaelem. Et la raison qu'il en donne est pleine de consolation et d'es- pérance : c'est que , dit-il, Michel est le protecteur de l'Eglise; de même qu'il est le gardien de ses intérêts, de même il est le gardien de son chef, c'est-à-dire de Pierre : Ille enim Michael est presses Ecclesice; iinde sicut ejiis ciiram gerit , itaet capitis ejus,puta sancti Pétri. O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd'hui comme il y a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes , chaînes morales , sans doute , mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains de Pierre, de ces mains qui doi- vent gouverner l'Église, les liens qui les entravent; et que Pierre, qui n'attend de secours que du côté du ciel, puisse aujourd'hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à son tour: Niinc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit me. Je le vois clairement; à cette heure toutes les puissances d'ici-bas m'abandonnent, le Sei- gneur a envoyé son ange et il m'a restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies de Dieu.

Vienne ensuite l'ère des persécutions ; et saint Michel , par lui-même

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OU par ses anges, excite et soutient l'héroïsme des martyrs. Plus tard, suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant : « C'est moi qui, lorsque tu combattais contre l'impiété des tyrans, rendais tes armes victorieuses, » Ne serait-ce pas le cas d'appliquer à l'appari- tion du Labarum cette parole de la sainte liturgie : Sed explicat victor criicem Michael, salutis signifer?

C'est encore avec le secours du vaillant Archange , que saint Léon arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la terreur à travers l'Afrique et l'Europe. C'est lui toujours , c'est Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle d'Adrien, remettant le glaive dans le fourreau , après avoir enchaîné les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, poussé par l'es- prit de Dieu, s'élance vers les plaines de la Germanie pour y con- quérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches , c'est au nom et par la protection de saint Michel qu'il renversera tous les obstacles et qu'il établira le règne de Jésus-Christ. Que les Sarrazins menacent les États de l'Église , Léon IV proclamera qu'il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint Michel; et, pour affirmer sa re- connaissance, pour la transmettre aux générations futures, il fera cons- truire, dans la capitale du monde, un temple en l'honneur du chef des armées célestes. Que la tempête vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre , et ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la citadelle que défend son épée et qui porte son nom.

Oui , saint Michel est l'immortel protecteur de l'Église ; les faits le proclament et la croyance des siècles est pour l'attester. Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour saint Grégoire le Grand s'écriait avec les accents de la reconnaissance et de l'admiration: Quotils mirœ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur. Chaque fois que dans l'Église un acte de vaillance s'accompHt, c'est, dit la tradition, à saint Michel qu'on l'attribue. Ce qu'écrivait autre- fois le pontife illustre entre tous les autres, Bossuet le répétera plus tard : « Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel comme le défenseur de l'Église... Si le Dragon et ses anges combattent contre elle, il n'y a point à s'étonner que saint Michel et ses anges la défen-

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dent. » Pie IX le répétait à son tour en 1868 par l'organe du car- dinal-vicaire : « Si, d'un côté, les impies de notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils se sont faits les fils et les imitateurs , les fidèles se sont, de leur côté, attachés à relever la vénéra- tion et la confiance que l'Église catholique a toujours placées en l'Ar- change saint Michel, le premier vainqueur de l'esprit maudit. y>

Hélas ! en est aujourd'hui cette Église catholique? L'heure actuelle n'est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L'Eglise de Jésus-Christ n'est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous demander si l'heure n'est pas venue doit se réaliser cette parole de la sainte liturgie : Veniet tempus quale non fuit, ex quo génies esse cœperunt usque ad illud. N'est-ce pas le moment de ce choc si épouvantable que jamais, de mémoire d'homme, on n'en a vu de pareil ? Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous dé- fendre à cette heure terrible seront sauvés tous les élus dont les noms auront été inscrits au livre de vie : In tempore illo salvabitur populus tiius omnis qui invent us fue^Ht scriptus in libr^o vitœ. Nous vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur ; hâtez, s'il vous plaît, votre secours ; voyez cette multitude confiante et dé- vouée, les regards tendus vçrs le ciel d'où vous viendrez vers ce sommet sacré tant de fois vous avez manifesté votre force; elle salue à l'envi votre nom ; elle chante avec transport votre gloire.

Vous l'avez vu, l'Eglise, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité répéter la parole de Daniel : Nemo adjutor meus, in omnibus his , nisi MichaeL Mais ce n'est pas elle seulement qui peut tenir ce lan- gage et revendiquer la protection de saint Michel; à l'exemple de sa mère, la France, la fille aînée de l'Église, peut regarder l'Archange comme son défenseur et son patron.

Ici, vous m'arrêtez par une objection qui se présente naturellement à l'esprit : saint Michel n'est-il pas le défenseur de tous les États chré- tiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins , Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand un

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peuple se met ouvertement à sa disposition , pour le servir à la face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et s'il existe d'une part un dévouement généreux et complet, de l'autre il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se charge d'ef- fectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel pour notre chère patrie.

Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c'est un homme seulement, cet homme vaut à lui seul une légion ; quand c'est un peuple, ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front Pauréole de l'hé- roïsme et delà gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, par- courons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur les cimes de l'histoire. Nous voyons d'abord apparaître d'illustres per- sonnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi ; mais on sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d'hommes célèbres et de fa- meux capitaines. Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois im- mortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu'il arme de toutes les puissances. Ce n'était alors qu'une figure de l'avenir. Le peuple juif, en effet , n'est qu'une prophétie en permanence ; il disparaît comme peuple , et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.

Pendant trois cents ans, l'Église combat; elle se fonde dans le sang et le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. Arrive enfin Constantin , l'homme de la Providence. Mais ses successeurs ne comprennent pas leur mission ; au lieu de protéger l'Église, ils l'entravent , la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces empereurs comme instruments. C'est alors qu'il choisit les Francs pour défendre l'Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs répondent à l'appel divin ; leur souverain victorieux en tête, ils vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue à la voix d'en haut , passe tout entière sous les drapeaux du Christ et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l'Église. Le nou- veau peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le

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bouclier et Tépée de TÉpouse du Sauveur. Mais le souverain Maître n'est pas ingrat^ s'il aime qu'on se déclare hautement pour lui, vite il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s'est faite à Reims son homme-lige ; il lui envoie son Archange, l'ange des batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, 'si j'ose ainsi parler, comme le sceau de l'alliance entre Dieu et le peuple élu. Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre rocher assis aux flancs de l'aquilon. C'était la réponse du Très-Haut à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des peuples ; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout elle passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que la France se fait reconnaître , à son allure et à ses coups , comme la maîtresse du monde.

Mais c'est 'alors aussi que tous les chemins' se couvrent des foules qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien , le protecteur de notre bien-aimé pays. C'est qu'empereurs, rois, princes, guerriers innom- brables viendront demander à saint Michel, avec le secret de la victoire, le génie qui doit prisider aux batailles. Childebert et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, plein de gratitude pour la protection de l'Archange, reconnaît saint Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches Normands, nos pères, s'abattent comme l'ouragan sur tous nos rivages. Tremblantes à l'approche de ces intraitables enfants du Nord, les paisibles popula- tions d'alentour se réfugient à l'ombre des remparts de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s'agenouiller sur ces dalles, em- bellit la basilique et met au service du prince éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône d'Angleterre ; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l'image de l'Archange, le sûr présage de cette victoire d'Hastings, qui devait placer au front du duc de Normandie le diadème d'Alfred et de saint Edouard.

Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour nos provinces, qui furent les premières victimes de l'invasion. La

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France, pareille à un vaisseau submergé qu'on ne voit plus que par le haut des mâts , semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf ce mont, oia s'était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de la patrie. Un homme est là, Jean d'Harcourt, qui commande moins à des soldats qu'à des lions; avec une foi qui n'a d'égale que sa valeur, il confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais trop vous redire : Nemo adjutor meus nisi Michael. Après lui, Jean d'Orléans et Louis d'Estouteville sont investis du commandement de la place. Chaque jour apporte la nouvelle d'une capitulation ou d'une défaite ; rien ne trouble, rien n'intimide nos intrépides cheva- liers ; leur foi grandit avec les périls et la détresse ; ils ne sont qu'une poignée, mais c'est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.

Souffrez qu'à ce souvenir je m'arrête un instant pour m'incliner, à travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, glorieux patrimoine transmis à leur postérité ! Grâce à l'invincible ré- sistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l'Océan qui, après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.

O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; et pas un instant le vieux drapeau gaulois n'avait cessé de flotter au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces : « Non, la France n'est pas morte; elle vit toujours ici, toujours militante et toujours victorieuse ! »

Faut-il raconter encore l'éclatante protection accordée par saint Michel à Jeanne d'Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? C'est l'Archange qui investit l'héroïne de son incomparable mandat et la mène, constamment triomphante, à l'ombre de son épée à travers les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la création d'un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvè- rent ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom de celui qu'on proclame « la terreur de l'immense Océan. » Viennent les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours l'imprenable boulevard de la foi et de la patrie ; Montgommery verra

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sa fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs. Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros sans cesse renaissants; et â la fin, la Montagne, toujours au-dessus des orages, comme Temblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus haute que l'infortune, reste cette fois encore catholique et fran- çaise.

Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le bouclier de la France? Vous l'avez vu, jamais il n'a manqué à l'appel des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux !

Mais de nos jours, demandez-vous, qu'est devenue la protection de saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, comme autrefois à Daniel : Noli timere, vir desideriorum. Ne te laisse pas abattre; courage, ô nation.de la promesse, ô nation qui, jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l'Eglise, les regards de tous les peuples ; vois comme tous fondent sur toi leur espoir et paraissent attendre le salut de ta main : Pax tibi et esto robusius. La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin ! Laisse ces éternelles di- visions qui te mènent à la ruine; que tes enfants s'embrassent enfin dans la paix, l'union et la fraternité. Sois robuste ; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l'oreille à la voix d'en haut; reviens aux croyances de tes pères : Anmmtiabo tibi quod expressiim est in scriptura veritatis. Redis comme eux dans la confiance : Nemo est adjiitor meus, in omnibus liis, nisi Michael. O France, tressaille d'allégresse! Ouvre ton cœur à l'espérance, puisque toi aussi tu peux dire : Ecce Michael, unus de pr-incipibus primis , venit in adjutorium meum. Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son antique foi, qui sera

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pour elle en même temps, la couronne de la paix et de Tordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de la gloire !

Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi TAr- change fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus à la ause de Dieu, de PÉglise et de la France. En retour, que ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois mots le résu- ment : la fidélité, la confiance et Pamour.

La fidélité ! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, d'ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s'agit d'un maître tel que Dieu ? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? Séduite par ce qu'elle appelle la libre-pensée , qui n'est en réalité que l'infatuation et la dé- bauche de l'esprit, la génération incroyante nie tout aujourd'hui : elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l'heure est venue nous devons secouer le sommeil de l'indifférence. A l'exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de la fidélité : Quis ut Deus ! Qui donc est semblable à Dieu! La science répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout ! Écriez-vous à votre tour : Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la science et en est le maître comme lui? Qiiis ut Deus ! L'incrédulité contemporaine répudie l'ordre sur- naturel et refuse de croire aux miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l'envi : Quoi donc ! le bras du Seigneur serait-il rac- courci? Est-ce que le Seigneur n'est pas, aujourd'hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les merveilles par excellence? Qui facit mirabilia magna soins. Quis ut Deus! L'orgueil foule aux pieds l'autorité divine et ne veut plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en chœur : Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme lui, l'existence? Qui donc est l'auteur de tout don parfait? Quis ut Deus! Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l'athéisme, véritables échos de l'enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante énergie, leur cri de négation : il n'y a pas de Dieu. Anges de saint Michel , aurons-nous donc moins d'énergie pour le bien qu'ils n'en ont pour le mal ? Echos du ciel et du glorieux Ar-

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change, écrions-nous avec toute la vigueur de notre foi, toute l'étendue, toute la puissance de notre voix : Je crois en Dieu : Quis ut Deus ! La fausse science, dans tous les ordres', nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus- Christ, c'est le Verbe incarné, le Fils même de Dieu -, que Jésus-Christ, c'est la vérité; Jésus-Christ, c'est la voie; Jésus-Christ, c'est la vie. Malheur donc à celui qui ne l'écoute pas; il s'ensevelit dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, ou bien, comme on l'a dit, il s'enfouit dans les sables de la raison pure et de l'altière critique. Malheur à quiconque ne marche pas à sa suite ! Il se traîne dans la faiblesse et s'abîme le plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c'est la barbarie, c'est le despo- tisme ou la licence, c'est le chaos et la ruine. Qui donc lui est sem- blable! Quis ut Deus!

Vous le voyez, après tant de siècles, c'est la même scène qui se reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, levons-nous, comme saint Michel , fièrement et sans peur ; manifestons notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de l'Ar- change soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de l'in- crédulité, par l'étouffer et l'anéantir. Et cette voix retentissant non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des anges victo- rieux : N une fada est salus et virtus, et regnum Dei nostri et pot est as Christi ejus : Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui le triomphe et le commandement ; à son Christ, la puissance! et saint Michel nous recon- naîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa gloire.

Allons plus loin ; à cette fidélité qui continue dans le monde la mis- sion du prince des armées célestes , joignons la confiance qui nous ob- tiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit cette mission.

Par sa criminelle rupture avec l'ordre surnaturel, le monde a perdu en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard affaibli et presque aveuglé n'a plus la longue portée des enfants de la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il est con- centré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. De

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cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le Siirsum corda, source inépuisable d'espérance et de consolation. Sans doute, l'horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont que trop légitimes aujourd'hui. Mais faut-il donc perdre confiance et nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est avec ceux qui croient en lui ; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux ; la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, l'ouvrier des victoires de Dieu : Operariiis victoriœ Dei. Levons donc les yeux vers la sainte Montagne ; c'est de que nous viendra le secours : Levapi oculos meos in montes imde veniet aiixilium mihi. Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre im- mortel protecteur. Puissant par les armes, l'Archange l'est plus encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le ciel. Écou- tez du reste l'apôtre saint Jean dépeignant, à l'origine même de l'Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours à se repré- senter : a Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant l'autel, portant un encensoir d'or; et on lui donna une grande quantité de par- fums , afin qu'il présentât les prières de tous les saints sur l'autel d'or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée des prières des saints, s'éleva devant Dieu. » Cet ange qui se tient debout devant l'autel, vous l'avez reconnu, c'est saint Michel. Tous ces parfums qu'on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine pourra-t-elle en expri- mer la prodigieuse puissance ! Des milliers de voix ne faisant qu'une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant qu'un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu'au trône de Dieu ! L'Eglise entière, le pape, le sacré collège, l'épiscopat, le sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri de nos Pères : Saint Michel , à notre secours ! Et c'est de tous ces rangs à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent les élans d'une confiance plus ardente que jamais. N'est-il pas vrai qu'on peut redire la parole de saint Jean : Data

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sunt ei incensa multa? Comprenez-vous maintenant combien formi- dable doit être l'énergie de cette prière? Comme elle doit être portée

Fig. 6. Saint Michel, l'ange du jugement. Fragment du Jugement dernier, peint à fresque par Or- cagnadans le cloître du Campo Santo de Pise. Quatorzième siècle. Dans cette composition, saint Michel est l'ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la Vierge,

sur des ailes de feu, les ailes de nôtre amour, tranchir la distance, pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui,

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par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la porte à Dieu! A Theure solennelle du sacrifice, à ce moment le corps de Jésus-Christ vient de descendre sur Fautel , TEglise adresse au Tout- Puissant par l'organe du prêtre cette touchante invocation : a Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis de grâce, inondés des célestes bénédictions. » Quel est cet ange dont parle ici l'Église ? Bossuet n'hésite pas à répondre : cet ange, c'est saint Michel. Ainsi donc, tel est l'ascendant de saint Michel sur le cœur de Dieu, telle est l'influence qu'il exerce, le crédit ineffable dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l'effusion des dons célestes, c'est par lui, c'est par son ministère, que l'Église veut faire offrir au souverain Maître ce qu'il a de plus cher, le corps et le sang de son divin Fils. S'il en est ainsi, dilatons, dilatons nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le corps de Jésus- Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à chaque heure du jour sur des milliers d'autels, dans le monde entier. Conjurons donc le Très-Haut avec l'Église notre mère d'ordonner à saint Michel qu'il présente l'auguste victime, sur cet autel d'or qui est devant le trône, qu'il l'offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel archange, beato Michaeli archangelo , afin qu'il intercède pour vous auprès du Sei- gneur, notre Dieu. C'est alors que, selon l'expression de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera jusqu'au ciel; mais c'est alors aussi que les miracles du passé se renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que les boiteux mar- cheront, que les morts seront ressuscites, que l'Église triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu'à l'heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire dans la céleste lumière

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promise aux élus. Confiance donc, confiance inébranlable à saint Mi- chel ! C'est rhonneur qu'il réclame de vous.

A la couronne de la fidélité , à celle de la confiance, il faut en ajouter une troisième , celle de l'amour qui alimente et vivifie tout le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux pèle- rins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l'Archange? Qui, en effet, leur inspire la pensée, leur communique l'énergie nécessaire pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de la route? L'amour. C'est l'amour qui leur donne des ailes pour gravir cette montagne ; c'est l'amour qui brille sur leur front : Amans currit , volât , lœtatiir. Leur amour, comme l'amour véritable, n'a pas senti le fardeau; il a compté la peine pour rien; il n'a pas connu l'impossible. Amor non sentit omis, labores non repiitat , de impos- sibilitate 7ion caiisatiir. Sur cet étroit rocher, l'espace peut manquer ; mais le cœur s'épanouit, mxtatiis, non coarctatur. On peut être fatigué, jamais Isissé ^ fatigat us, îton lassatur. Ce n'est pas assez de prouver son amour par des fatigues supportées chrétiennement ; il faut le prouver par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que Ton veut aimer ce qu'il a aimé le premier. Saint Michel, c'est l'amour, tandis que Satan, son adversaire, c'est la haine. N'est-ce pas de lui que sainte Thérèse a dit : « Le malheureux, il n'aime pas!!! »

Saint Michel a aimé Dieu d'abord. Ravi par les perfections infinies, il ne voit rien au-dessus d'elles. A son exemple, nous dirons tous : « Mon Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer l'indifférence de ceux qui vous oublient, l'ingratitude de ceux qui méconnaissent vos bienfaits ! » Satan est l'ennemi de Jésus- Christ; Michel est l'héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à Jésus-Christ : « O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la sincérité, par l'ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes les blessures faites à votre cœur ! » Satan est l'adversaire de l'Eglise et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, nous dirons d'une seule voix : « O Église, ma mère, je vous aime; vos douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est transpercé du glaive qui déchire le vôtre ! O pontife dont

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la passion ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d'en adoucir Tamertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la vie et à la mort ! »

Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux qui , comme lui , ne séparent jamais Pamour de TÉglise de l'amour de la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Fran- çais, et c'est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le respect de. Tautorité, Tunion entre ses fils, Tamour du sacrifice, toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes nations.

Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la domination de leur mortel ennemi , de les conduire dans le bien , de les introduire à l'heure suprême dans la joie du paradis (fig. 6). A son exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes com- bats de la vie présente, afin qu'elles ne périssent pas au jour du re- doutable jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire monter jusqu'au cœur de saint Michel : Sancte Michael archangele , défende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio.

Vous venez d'entrevoir ce qu'a été, ce qu'est toujours saint Michel pour Dieu, pour l'Église et pour la France. Nous tiendrons à honneur de rendre un culte de fidélité, de confiance et d'amour à celui qui a combattu, qui combat constamment pour nos intérêts les plus sacrés. Oui, nous vous saluons, dans les transports du plus religieux enthou- siasme, ô vainqueur antique et nouveau! Mais de grâce veillez sans cesse; nous le savons trop, le Dragon n'est pas mort; il frémit, il s'agite, il bondit à chaque instant sous nos pieds. Sous son front foudroyé, il conserve, pour notre malheur et le sien, une lamentable immortalité; sa vie est d'anéantir, son génie de conspirer. O protec-

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teur angélique, soyez toujours ce marteau d'armes si formidable à Lucifer, ce foudre de guerre qui extermine notre vieil ennemi. Mille cris furieux s'élèvent autour de notre sainte Eglise catholique ; étendez sur elle votre bouclier. Protégez son chef; protégez la France qui vous invoque, la France aujourd'hui si humiUée, conculcatam, si pro- fondément divisée, convulsam, mais la France qui, toujours con- fiante, vous implore et attend votre secours, expectantem ! Veillez spécialement sur ces deux grandes et religieuses provinces de Nor- mandie et de Bretagne, aux confins desquelles vous avez élevé votre trône ; gardez en particulier ce diocèse oià vous vous êtes choisi vous- même une place; vous vous êtes établi, comme dans une impre- nable citadelle. Qui que nous soyons, peuples ou prêtres, évêques ou religieux, si le péril se présente, s'il faut combattre pour sauver notre honneur chrétien, notre âme et notre foi, soutenez-nous et fortifiez- nous. Au milieu des épreuves, au plus fort de la lutte, que toujours notre cri soit votre cri vainqueur : Qiiis ut Deus !

Fig. 7. Saint Michel et le Dragon. Miniature d'un psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British Muséum.

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CHAPITRE III

LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

AiNT Michel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de l'Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer et nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d'amour; mais en quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les hon- neurs du triomphe que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès? C'est que l'Archange a réalisé la parole de saint Jean : « Michel et ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les siens, mais ceux-ci n'ont pu prévaloir. » C'est que depuis tantôt douze siècles , l'Archange brandit son glaive du haut de la forteresse qu'il s'est lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis les plus formidables.

Voilà ce que nous voudrions redire aujourd'hui. Nous voudrions montrer le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l'Occident, non pas seulement au point de vue de l'art, mais au point de vue de l'histoire et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une triple victoire remportée par nos pères sous l'égide de saint Michel : victoire de la science sur la barbarie ; victoire de la bt^apoure sur les envahisseurs de la France; victoire de \a piété sur les ennemis de la religion , trois victoires qui ont pour témoins vivants et irrécu- sables Vabba/e travaillait le savant bénédictin, les remparts l'intrépide chevalier défendait la patrie, la basilique le pieux

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pèlerin s'agenouillait pour prier. En interrogeant ces muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que Theure est venue enfin Toubli dans lequel trop" longtemps on a laissé saint Michel et son temple doit être réparé, la sainte montagne doit être relevée de l'humiliation qui pesait sur elle, l'Archange, en un mot, de- meuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit être proclamé de nouveau le protecteur de l'Eglise et de la France. Ele- vons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que jadis gravissaient tant de tribus diverses , les tribus du Seigneur.

Vous le connaissez ce roc fameux le travail de l'homme a com- plété celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la gran- diose basilique, cette montagne debout, comme on l'a dit, au milieu des grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans les nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S'il tient à la terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes régions de l'atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour réveiller, pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre et s'endurcissent dans le culte des vanités humaines. Mer- veille incomparable de l'art chrétien , œuvre des siècles et de la foi, qui commande l'admiration, contraint au respect, saisit l'âme, la trans- porte et fait revivre de si longs souvenirs ! C'est bien le trône terrestre de l'Archange ! C'est aussi comme un phare resplendissant qui a projeté au loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper les ténèbres de l'ignorance.

Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors appelé le mont Tombe, servait d'asile et de sanctuaire à la science. Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que la mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à l'étude des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième siècle, l'ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans les étroites cellules construites sur le flanc de la montagne , douze cha- noines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels. D'après la constitution que leur avait donnée l'illustre évêque, ils devaient

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partager leur temps entre la récitation des différents offices, Tétude de l'Ecriture sainte, de la littérature et la transcription des manus- crits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs échappés soit à Tincendie, soit au pillage, faisaient autrefois Torgueil et la richesse de la vieille abbaye. C'est peut-être à l'un de ces chanoines que nous devons l'histoire de l'apparition du glorieux Archange à saint Aubert. C'est en particulier au chanoine Pierre, dont Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si précieuse pour les annales monas- tiques, de la vie de saint Benoît et de ses premiers disciples.

Toutefois, ce n'étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La flam- me ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles suivants. A la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque les sciences paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis au Mont par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les traditions des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et saint An- selme venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l'école épiscopale d'Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté des moines du mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la science dans son plus vaste ensemble. « L'Écriture sainte, nous dit un des meil- leurs historiens du Mont, l'Ecriture sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie d'Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l'éloquence, le cal- cul, l'astronomie, l'histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture, l'architecture, la médecine elle-même et l'art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de saint Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de saint Michel, le prince éthéré , principis œtherei, sancti Michaelis aliimni. »

A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s'élève, au douzième siècle, rayonnant d'un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que les chroniqueurs appellent le Grand Libraire, et qui, par ses écrits, par ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux de Cité des livres.

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Quand, d'une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant la découverte de rimprimerie, à la difficulté de se les procurer pour les parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand, de Tautre, on songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le silence de la cellule et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor immense de manuscrits entassés par ces moines qui, penchés sur l'océan des âges, arrachaient à la ruine ou à Toubli toutes les richesses intellectuelles des siècles antérieurs, quand on songe à ces travaux incessants, à ces miracles de patience et d'érudition, c'est alors que, pour emprunter le langage des anciens, le Mont- Saint-Michel nous apparaît vraiment comme \t phare luminetix des siècles, comme une tour sublime ouverte aux lettrés, îitteratis aperta. C'est alors qu'instinctivement on s'écrie avec les vieux historiens : « Voilà bien ce lieu eslevé presque jusqu'à la moyenne région de l'air, ce milieu entre Dieu et les hommes, ce palais des anges, ces cloîtres bénédictins dont les fleurs et les fruits spirituels répandent partout un si vif éclat, une si suave et si bien- faisante odeur. » Voilà bien le rocher solitaire où, soldats de la science, les moines combattaient vaillamment pour disputer à l'ignorance et aux ténèbres les lumières du passé. Sa gloire est d'avoir vu se succéder, à une époque ils étaient si peu communs, des hommes qui savaient goûter et recueillir, pour les transmettre à la postérité, les grandes œuvres des âges précédents dans tous les genres.

Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de nouveaux manuscrits sur la musique, l'astronomie, la rhétorique, la théologie, le droit romain, l'Ecriture sainte, l'histoire civile et ecclé- siastique établissent que, dans l'antique monastère, fleurit toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant d'Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le plus vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l'esprit humain, la Somme de saint Tho- mas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy, natif d'Orval, près Cou- tances, l'école du Mont arrive à l'apogée de la célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l'illustre surnom de Roi des abbés de son temps : son école monastique est comme un foyer vivifiant, viennent s'allumer les autres flambeaux. Son abbaye, disent les vieux auteurs,

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pouvait fournir à tous les monastères les abbés les plus savants et les plus réguliers.

Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de re- ligion, les études au dix-septième siècle brillent d'un nouvel éclat au Mont-Saint-Michel , sous les bénédictins de la congrégation de saint Maur. C'est alors qu'apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué l'histoire générale de l'abbaye ; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps, dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité.

Que dire maintenant de l'influence exercée dans le monde par ces illustres élèves de l'Archange ? La France a senti cette influence : plu- sieurs d'entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme, avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de l'esprit et du cœur. L'Angleterre l'a sentie : elle les a conviés dans son sein pour en faire les maîtres de l'enseignement. L'Italie elle-même l'a sentie : les papes appellent à leur service ces humbles mais savants religieux. De toutes parts on accourt, on se presse autour de leurs chaires si justement renommées. Au quinzième siècle, on institua dans l'Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen, toujours amie des lettres, des sciences et des arts, une succursale qui porta le nom significatif d'Ecole du Mont.

Que dire encore des chefs-d'œuvre enfantés par ces doctes serviteurs de saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La science sacrée : Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants commentai- res sur l'Écriture sainte. L'histoire : Robert de Torigni a composé son Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie : Guillaume de Saint-Pair, appelé le moine Jovencel , la Calandre de la soli- tude , a chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c'est surtout l'architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie ont-ils en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier nous envie? Au souffle du génie de ces moines que tant d'écrivains modernes ne rougissent pas d'appeler des ignorants et des arriérés. Regardez donc, dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le Mont-Saint- Micliel. Oui , regardez et instruisez-vous. N'est-ce pas à la science et à la générosité des Hildebert, des Ranulphe , des Roger, des Robert, des d'Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous devons cette

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vieille nef romane avec son triforium, cette abside avec ses colonnes élégantes , ses zones et ses voûtes élancées , cette flèche qui portait au- trefois jusqu'aux nues rimage du glorieux Archange terrassant le dragon infernal? Rien n'a déconcerté ces maîtres des pierres vives : ni la diffi- culté de Tœuvre, ni les fatigues du travail, ni les longueurs du temps, ni les ravages multipliés de l'incendie; et ils ont construit ce monu- ment, dont la hardiesse, plus encore que la magnificence, saisit et con- fond Tesprit humain. Et la Merveille, avec cette salle des chevaliers qu'on dit le plus vaste et le plus superbe vaisseau gothique qui existe au monde, avec cet incomparable réfectoire, avec ce cloître qu'un Anglais appelait le plus beau morceau d'architecture qui soit en France , la Merveille de l'Occident en un mot , à qui donc la devons- nous? N'est-elle pas l'œuvre de Jourdain, de Radulphe des Iles , de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes, ces fiers et impre- nables remparts, n'ont-ils pas été bâtis sous la direction de Robert Jolivet et d'un humble religieux qui fut l'ami du vaillant d'Estouteville, de Jean Gonault ? Voilà la victoire que saint Michel a remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le démon de l'ignorance et des ténèbres qu'ils ont réduit à l'impuissance. Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone ; et Draco pugnabat et angeli ejus ; et non valuernnt. Voilà ce qu'ont produit ces religieux qu'on appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le champ de bataille : Miles in claitstro, monacJius in prœlio. Savants modernes , ne venez donc plus nous affirmer qu'à vous seuls appartient le monopole de la science ! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de la Religion ce mot qui dénote à la fois l'injustice et l'ingratitude, le mot flétrissant d'obs- curantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites maintenant si les moines étaient des ignorants , si la religion est l'ennemie des lumières ! Est-ce que tous les monuments que nous venons d'énumérer ne parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez- vous donc enfin à l'évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs. Vous pouvez, non seu- lement sans honte, mais encore avec quelque gloire, saluer en eux des maîtres. Inclinez-vous devant l'Église, comme devant la gardienne fidèle de la science et la meilleure institutrice de l'humanité.

Ce n'était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si précieuse

DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

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qu'elle fût. Protecteur à Jamais puissant, il n'est pas venu chercher un asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la lumière du

Fig. 8. Saint Michel. D'après une miniature du Bréviaire du cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc

à Venise. Quinzième siècl€.

ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos ennemis.

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Un de nos publicistes l'a dit avec raison : « Ce* grand Archange est comme l'âme du peuple français ; et le peuple français est comme une incarnation vivante de ce grand Archange. » Quels traits de ressem- blance, en effet, quelle frappante analogie entre ces deux puissances: saint Michel et la France ! A la tête des anges qui veulent être à Dieu, lui demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C'est la destinée séculaire de la France de marcher à la tête des nations chrétiennes. Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion intrépide de la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause. Il s'appelle: Qui est comme Dieu? Qtiis ut Deus . Partout ici-bas la cause de Dieu est attaquée, vous rencontrez la France pour la défendre. Comme saint Michel est le premier des Anges, la France est le premier missionnaire de Dieu ; elle est en ce monde comme son bras et sa main; on a pu l'appeler, à juste titre, le grand instru- ment de Dieu parmi les peuples : Gesta Dei per Francos. Saint Michel est le protecteur de l'Eglise ; la France en est le soutien , et son titre le plus glorieux sera toujours celui d'être sa fille aînée. Ouvrez plutôt l'histoire et voyez. Chaque fois que Lucifer, c'est-à-dire l'orgueil de la puissance, vient à se révolter contre le Christ, contre l'Église et son chef, qui donc se lève pour voler à leur secours? La France. Chaque fois que sur un point du globe la persécution éclate, qui donc accourt pour la comprimer? La France. Partout règne la barbarie, partout l'oppression se fait sentir, qui s'élance pour porter la lumière et briser généreusement les chaînes ? Encore et toujours la France. Oui, la vocation de la France et la vocation de saint Michel se ressemblent trait pour trait. Dira-t-on qu'aujourd'hui notre mission semble avoir pris fin et que la France est déchue de sa grandeur sé- culaire? Il faut bien le reconnaître, le présent a ses humiliations, ses ombres, ses tristesses douloureuses. Et pourtant qu'on regarde atten- tivement et qu'on désigne la nation chrétienne destinée à remplacer la France dans la mission de prosélytisme et de dévouement à la gloire de Dieu, aux intérêts de l'Église. S'il y a pour saint Michel des heures de repos et de silence, il n'en est pas moins toujours le grand adver- saire de Satan; et nous aussi, malgré ces heures d'accablement, nous serons toujours les adversaires de l'erreur et de l'incrédulité, nous

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serons toujours , c'est du moins notre consolation et notre espoir pour notre pays, les champions de Dieu, de l'Église, de la justice et du droit. Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère France d'une protection particulière.

Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles précé- dents, il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du Mont-Saint- Michel ; contemplez cette montagne qui fut le théâtre de luttes san- glantes, acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne cédant jamais, jamais ne succombant, jamais n'ouvrant ses portes à l'ennemi, et dressant jusqu'au ciel sa cime fière d'un honneur incomparable, d'un privilège qui n'appartient qu'à elle, celui d'avoir été constamment vierge , de n'avoir jamais, jamais subi la flétrissure du drapeau de l'étranger !

C'était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèleri- nage. Peu après, il fait proclamer l'Archange patron et prince de l'em- pire des Gaules : Patromis et princeps imperii Galliarum. Il fait peindre son image sur les étendards de la patrie. A partir de ce mo- ment, saint Michel devient le soldat de la France ; il combat à la tête de ses armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre l'héroïsme de Roland et qu'on a pu appeler notre plus beau poème national.

Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent leurs régions sombres et glacées pour s'abattre comme l'ouragan sur les côtes de la Neustrie, c'est sous les ailes de l'Archange, c'est au Mont-Saint-Michel que se réfugient , pour échapper à la tempête, les habitants d'Avranches et d'alentour. Alors que les terribles envahis- seurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine, alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les prêtres égorgés, alors que c'est partout le fer, le sang et la mort, le mont de l'Archange est respecté. Que dis-je? RoUon le vénère et le comble de ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos armes et son nom dans une bataille à jamais fameuse, l'image de saint Michel flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le comte de Mor-

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tain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc, est pour- suivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une bête fauve , c'est sur la montagne de saint Michel qu'il va chercher et qu'il trouve un asile assuré.

Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d'Angleterre vient de je- ter sur notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre mon- tagne? Jean d'Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait gra- ver sur ses armes Timage de TArchange avec cette devise : Nemo adju- tor jnihi nisi Michael. Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats se comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le joug de Tétranger. Cependant la France est déchirée par les factions; Paris, après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïque- ment et finit par capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de Pennemi; Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pou- voir; Tombelaine est sa forteresse; seul le Mont de l'Archange, français toujours, oppose à ses efforts une invincible résistance. L'Anglais mena- ce, il promet; tout est inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie les coups. L'attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous appeliez d'Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d'Auxais, de Guiton, de Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Pa- luelle. Que vingt mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer ^ et de feu , saint Michel vous défend et vous anime au combat ; que nos armes succombent à Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s'éteindra pas. Que Jean d'Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son roi, tombe dans les champs de Verneuil, bientôt Louis d'Estouteville le remplace, et vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos ressources s'épuisent, vous vendez votre argen- terie ; pour sustenter les chefs et les soldats, vous vendez jusqu'aux va- ses sacrés. Que le blocus devienne de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos héroïques sorties, vous laisserez vos ennemis « occis et estendus sur les grèves. » Cependant, le siège se polonge; les assauts redoublent; l'artillerie fait d'horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats, poignée par le nombre, mais masse formidable par le cou-

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rage et Théroïsme, vous vous enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir sous ses ruines plutôt que de trahir et de renier la France. Une brèche est ouverte, la fumée du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais votre bras est sûr; et pendant que la foi du moine s'écrie : saint Michel à notre secours, votre épée valeureuse opère des prodiges. L'ennemi est culbuté; sa déroute est complète. La victoire est à vous! A qui faut-il l'attribuer? L'histoire répond: à votre bra- voure , ô preux incomparables ! Mais vous avez complété vous-mêmes la réponse de l'histoire. Quand Dunois vient vous complimenter au nom du Roi : « Nous avons triomphé, lui dites-vous, par l'aide de Dieu et de monseigneur saint Michel, prince des chevaliers du ciel. » Vos ennemis, du reste, l'ont eux-mêmes proclamé : ils avaient aperçu dans les airs, et à votre tête, saint Michel armé d'un glaive étincelant.

Quelle page que celle-là! Quelle page pour l'Archange ! Quelle page pour la France! Quelle page éclatante en l'honneur de notre Normandie et de ce roc immortel , seul point de notre territoire que n'ait point foulé le pied de l'étranger ! L'éloge serait ici superflu. Les faits parlent plus haut que toute parole, et ce qu'ils expriment, c'est la gloire, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, de toi, comme de la cité de Dieu , nous pouvons dire avec admiration : Gloriosa dicta sunt de te. Des faits à jamais glorieux se sont accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent rappelée, ni trop haut célébrée.

Toutefois ce n'était pas seulement sur sa propre montagne que saint Michel voulait défendre la France. A cette heure même l'on croit tout perdu, l'Archange apparaît à Jeanne d'Arc et lui révèle sa sublime mission : « Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France ; tu lui rendras son royaume. » L'histoire, qui nous raconte les succès de l'héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle remerciait messire saint Michel de l'avoir protégée au milieu des com- bats.

En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage

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et le patriotisme des braves qui avaient sauvé l'honneur du pays, il établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d'or, emblème du pèlerin, qu'il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave cette devise : Immensi tremor Oceani, la terreur de l'immense Océan, rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, ils avaient cru voir l'Archange exciter la tempête et soulever contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut pour ber- ceau notre Mont-Saint-Michel.

La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En ces jours lamentables les disciples de Calvin tentèrent d'asservir notre catholique Normandie , ils comprirent bientôt que la prise du Mont devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l'Archange demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en face des en- nemis de l'Église? En vain les calvinistes, sentant bien que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en pèlerins. En vain s'écrient-ils dans l'orgueil d'un triomphe prématuré : « Ville gai- gnée ; ville gaignée ! » La Moricière accourt avec une poignée d'hommes et culbute l'ennemi. En vain Montgommery surprend la petite cité ; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l'attaque se prolonge pendant des années *, que les combats se succèdent sans trêve, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours veille, suscitera des défenseurs : les de Vicques, les La Ghesnaye, les Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l'étranger, la montagne sera vierge du joug de l'hérésie : elle demeurera catholique et française toujours.

Quelle leçon de patriotisme et de foi ! Si- jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de guerre et d'invasion, qu'elle n'oublie pas saint Michel; qu'elle tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu'elle lui dise avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les héros : Sancte Michael Archangele, défende nos in prœlio ! Et saint Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et avec eux; et l'on pourra répéter toujours : Michael et angeli ejus pj^œliabantur

DANS LES DESSEINS DE LA PR OVIDENCE.

cum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejiis; et non vahtertint !

Nous Tavons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye veille et s'initie à toutes les connaissances le savant bénédictin ; il possède ses remparts éclate la vaillance de l'intrépide chevalier ; mais par dessus tout il est fier de sa basilique des milliers de pèlerins sont venus s'agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. C'est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus précieuse du Mont-Saint-Michel : il est avant tout le sanctuaire visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si TArchange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N'est-ce pas ici, comme l'a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que l'homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme, et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté ?

Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que déjà les temples païens étaient renversés , qu'au prêtre des faux dieux suc- cédait l'ermite ; la prière aux sanglants sacrifices ; au paganisme la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un mot deve- nir le palais des anges. Vers les premières années du huitième siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d'Avranches, saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, un sanctuaire la France viendrait l'honorer, comme déjà l'Italie le vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d'un peuple nombreux qui, saisi d'enthou- siasme, chante des hymnes et dès cantiques. C'est ainsi que la religieuse cité d'Avranches ouvrait l'ère à jamais féconde des pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent de tous les pays : ils viennent des diverses parties de la France; ils vien- nent de toutes les contrées de l'Europe. Pour leur faciliter l'accès, des

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routes sont partout ouvertes ; Thistoire nous a conservé leur nom : elles s'appelaient voies montoises. Quelle nombreuse, quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles ! Tous les ordres, dans la société, tiennent à honneur d'y prendre part. L'Eglise, d'abord, y envoie ses princes : « Chose admirable, dit dom Huynes, en un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, je m'assure qu'en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les cardinaux et les arche- vêques..., nous nous contenterions de les nommer en général, tant il y en aurait!! » En effet, les saints accourent au Mont-Saint-Michel : saint Anselme, saint Edouard d'Angleterre, saint Louis, saint Vincent-Fer- rier. Les pontifes y accourent : ce sont les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et d'Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté : c'est, pour n'en citer qu'un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous le nom d'Alexandre IIL Les abbés viennent y entretenir et y rallumer leur ferveur : ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l'Écluse. Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse et le courage de porter chrétien- nement le fardeau du pouvoir : à la suite de Childebert, c'est Gharle- magne, c'est Guillaume le Conquérant, c'est Louis VII avec deux car- dinaux, un archevêque, un évêque et cinq abbés; c'est Louis IX, c'est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange ; c'est Philippe le Bel qui dépose sur l'autel de la basilique douze cents ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d'or; c'est Charles VI, avec toute sa cour ; c'est Charles VII ; c'est Louis XI qui trois fois vient prier au cé- lèbre sanctuaire; c'est Charles VIII « remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, delà bonne victoire qu'il obtenait contre ses ennemis; » c'est François P"" reçu par Jean de Lamps avec une ma- gnificence dont les annales du Mont nous ont légué le souvenir; c'est Charles IX et Henri III; c'est, dans les temps modernes, le comte d'Artois, depuis Charles X, et le duc d'Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur.

DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

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Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du trei- zième siècle surtout, rentraînement est général, irrésistible. « En i333, dit dom Huynes , une chose advint grandement admirable et est telle.

Fig. 9. Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé réduit de la gravure de Martin Schœn.

Quinzième siècle.

Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommaient pastou- reaux viennent en cette église de divers pays lointains, les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels asseuraient qu'ils avoyent en- tendu des voix célestes qui disaient à chacun d'eux : Va au Mont-Saint- Michel, et qu'incontinant ils avoyent obeys, poussez d'un ardent désir, et s'estoient dès aussy tost mis en chemin, laissant leurs troupeaux emmy

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les. champs et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne. » Les anges de la terre venaient ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer la force. Avec les pastoureaux, ce sont des fa- milles, des paroisses, des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection de l'Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèle- rinages, en un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu'é- taient alors ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chré- tienne : « La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au monastère. Pendant qu'ils vont prendre leur place, voici que sur les grèves d'autres chants se font entendre : ce sont de nouveaux pèlerins qui sortent des voies montoises, sVvançant avec leurs étendards vers la sainte montagne. La route de Genêts envoie quelques Anglais , des compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds nuds, quelques Flamands qui sont venus par Tantique voie de Bayeux à Genêts... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l'Epine, voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une grande quantité d'enfants de la Champagne. Ils sont suivis d\me foule si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse- Alle- magne, qu'on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes venues du Mans , de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est en- combré de Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d'Espagnols... La voie de Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de Léon. » Ils sont reçus au milieu de toutes les magnifi- cences du culte, des chants graves des moines, avec lesquels s'harmo- nisent les sons de Porgue et les voix de la multitude. Les âmes se dila- tent alors : de toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l'Archange, nombreuses, ardentes et pleines de confiance. « Celui-ci re- commande une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour;

DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

d'autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le pa- ralytique de rÉvangile, se sont fait apporter dans cette église, pour se recommander à Dieu par l'entremise de son Archange. » O voûtes de la basilique, respire la piété des aïeux, comme la ferveur des vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels du temple, son encensoir d'or à la main ! Comme il devait recueillir avec amour l'encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu'au trône de Dieu : Data sunt ei incensa jnulta... et ascendit fumus aromatiun de manu Angeli in conspectu Dei ! L'histoire nous dit qu'en effet les pieux pè- lerins ne criaient pas en vain : Michael archangele, veni in adjutoriiim populo Dei! Saint Michel archange, venez en aide au peuple de Dieu ! L'histoire nous dit que saint Michel fut le secours de ces âmes chré- tiennes : Stetit in auxiliiim pro animabiis jiistis. Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées ! Que de malades rendus à la santé ! Que de pécheurs convertis! se renouvellent les prodiges de l'Evangile : les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, et les foules, saisies d'admiration, pénétrées de reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une exception , devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du doigt. Il vit pour ainsi dire dans l'at- mosphère des miracles. Et ces miracles, nous dit l'illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout un livre à les raconter, sont attestés « par les escritsdes moynesde cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu'on pourrait désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se glisse souvent plusieurs faussetés, si l'on n'y apporte la précaution nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre. » Cette précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours immense, cette confiance prodigieuse et constante ne procla- ment pas, plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la per- pétuité de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de

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toutes les contrées de TEurope, de tous les rangs de la société; les multitudes n'auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage , les pri- vations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n'avait été nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.

Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, les papes lancent Panathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. L'au- guste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu'ils veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la basi- lique.

Qu'il était beau le Mont-Saint-Michel , dans ces siècles de foi ! De quelle profonde vénération , de quels pieux hommages l'entouraient alors les grands et les petits, les souverains et les peuples ! Avec quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le matelot battu par la tempête, l'infortuné dans la détresse répétaient ce populaire et tant aimé refrain : « Saint Michel à notre secours! » C'étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d'une incomparable splendeur.

Mais quoi ? devons-nous donc porter envie aux siècles passés ? Cette splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt à l'horizon ! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop long- temps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière et l'es- pérance ; mais enfin la justice est venue ; l'heure de la réparation a sonné. Dieu d'ailleurs, en des jours de colère, n'a que trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son antique protecteur. La France a compris la leçon ; et aujourd'hui les voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la joie, en se voyant de nouveau sillon- nées par les pieux pèlerins; les évêques ont repris le chemin du sanc- tuaire béni ; des gardiens fidèles remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette faveur éclatante que l'immortel Pie IX a bien voulu accorder à la statue de l'Archange a fait tressaillir la vieille basilique.

DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

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Oui, le Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même ; la science y fleurira comme aux jours d'autrefois : voici qu'en effet, aux alumnats du passé vient de succéder VÉcole apostolique. Les âmes patriotiques, celles qui ne veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques

Fig. 10. L'archange saint Michel. Figure tirée du tableau Y Assomption de la Vierge du Pérugin. Académie des Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.

héros : saint Michel soyez notre défenseur ! La piété surtout, la piété s'y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, c'est-à- dire, progrès, patriotisme, religion, voilà les trois mots que notre dix-neuvième siècle voudra , pour son honneur, inscrire à son tour au

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sommet de la cité de l'Archange. Et Ton pourra redire toujours : Mi- cliael et angeli ejiis prœliabantur ciim Dracone ; et Draco piignabat et angeli ejiis; et non valuenmt.

m

Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une assemblée de catholiques : « Nous ne faisons pas de la politique; nous sommes les serviteurs d'une cause plus haute. Nous nous réunissons pour travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre TÉglise et à faire du bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d'ail- leurs, que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L'amour de Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l'Eglise et de la France, dans la continuation de cette solidarité pro- videntielle qui fut souvent la défense humaine de l'une et qui fut tou- jours la gloire immortelle de l'autre, voilà notre but. »

Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n'avons pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c'est l'union des coeurs et des âmes , c'est la charité fraternelle qui a présidé à cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c'est le calme, c'est la paix qu'après une tempête trop longtemps prolongée nous voulions solliciter par l'intercession de saint Michel. La politique dis- sipe; elle remplit l'âme des rumeurs terrestres et des vains bruits qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre , et sur ces sublimes sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu'au ciel. Non, la politique n'était pas notre but, dans cette solennelle mani- festation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour tra- vailler ensemble à glorifier Dieu. En ces jours la gloire du Très- Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à l'exemple de saint Michel, répéter de concert : Qiiis lit Dens? Qui est semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, et

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comme la révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût universelle.

Nous nous réunissions pour le bien de TÉglise. Confiant dans la protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l'Archange d'enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui res- tituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu et pour sauver les âmes : Ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura [Ded] sei^piat libertate. Nous voulions le conjurer d'obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous conserver longtemps, longtemps encore l'héroïque et admirable Pie IX, que la mort vient de nous ravir.

Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de pas- sions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d'impiété. Nos voix catholiques et françaises voulaient s'unir pour lui crier en chœur : « Saint Michel, au secours de l'Église; saint Michel au secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire! » Nous nous réunissions pour le bien de nos frères : « Soulagez, disions-nous au puissant Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut, à tant de cœurs oppressés la consolation et l'épanouissement ! » Nous nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui fut là-haut le gardien de la gloire divine , de nous obtenir à tous d'être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église ! L'évêque et les prêtres en particulier l'ont supplié de couvrir de son invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s'il en est besoin, l'héroïsme ! Les pé- cheurs l'ont conjuré de mettre dans la balance de l'infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte lumière : Signifer sanctus Michael reprœsentet eas in liicem sanctam !

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2 LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous les pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes, faisant revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière formidable, comme celle d'autrefois, est montée vers TArchange; et pendant qu'une main vénérable déposait sur son front la couronne, tous les cœurs s'écriaient dans l'élan d'une confiance qui ne sera point trompée : Sancte Michael archangele , défende nos in prœlio, lit non pereamiis in tremendojudicio !

•f A. Germain,

évêque de Coutances et Avranches.

Fig. II. Aimciries de Monseigneur Germain, évêque de Coutances et Avranches.

DEUXIÈME PARTIE

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SAINT MICHEL

ET LE MONT-SAINT-MICHEL

DANS L'HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE

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INTRODUCTION

'histoire du Mont-Saint-Michel n'est pas une page isolée de nos chroniques locales*, elle se rattache par des liens étroits aux plus graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de rem- parts et sa couronne d'édifices à Taspect fier et ma- jestueux, ravit l'admiration du visiteur, excite l'enthousiasme du poète et anime le pinceau de l'artiste; mais elle doit avant tout fixer l'atten- tion de l'historien. Tour à tour, on l'appela le Palais des anges, la Cité des livres, le Boulevard de la France et la Merveille de l'Occident. A quelle cause faut-il attribuer l'origine de ces titres glorieux? Le Mont- Saint-Michel est l'œuvre de la civilisation chrétienne, et c'est sous l'in- fluence de la religion qu'il a conquis sa renommée.

Si le soleil de l'Évangile ne s'était jamais levé sur les côtes de la Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd'hui la cité de l'Ar- change? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies et de ces chefs-d'œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel serait, comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès l'aurore du christianisme, tout changea d'aspect. Cette montagne qui avait ses destinées dans les vues de la Providence, devint le centre d'un mouve- ment religieux, dont l'influence salutaire se fit bientôt sentir en France et chez les nations voisines. C'est que saint Michel, le protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire de prédilection; et de là,

76 INTRODUCTION.

comme d^une forteresse inexpugnable, il combattit pour les droits de la justice et de la vérité. Le monde s'ébranla. De toutes parts on ac- courut pour implorer l'assistance de l'Archange, et pendant plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit de rendez-vous aux peuples chré- tiens. Que de prodiges signalés, que de souvenirs touchants, que de pieuses et naïves légendes se rattachent à cette partie de notre histoire ! On y retrouve la foi de nos pères, avec son élan irrésistible et sa noble simplicité.

La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile as- suré sous régide de l'Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir le savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines et humaines les jouissances que la vérité procure aux esprits droits et affranchis de la servitude des sens. Aussi voyons-nous au Mont-Saint- Michel une phalange de religieux occupés sans cesse à Pétude des lettres , de la philosophie, des mathématiques ,"de l'astronomie, de la musique, de la jurisprudence, et des autres branches des connais- sances profanes. Pendant que la France était en proie aux horreurs de la guerre, et que l'ignorance gagnait toutes les classes de la société, les en- fants de saint Benoît recueillaient les débris de l'antiquité, transcri- vaient les œuvres d'Aristote, de Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient des écoles de nombreux disciples se formaient à la culture de l'esprit et du coeur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes de la Sainte Ecriture, des poètes et des historiens dont les noms et les écrits sont parvenus jusqu'à nous. Au premier rang brillent les Robert de Torigni et les Guillaume de Saint-Pair.

Si la raison s'illumine au foyer de la révélation , les arts naissent aussi de l'inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les pro- grès de la science. C'est pourquoi sous l'influence de la religion , les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les mer- veilles qui étonnaient le génie de Vauban. . nous trouvons toutes les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de l'ar- chitecture chrétienne. A l'origine , c'est le roman , avec sa sévérité ; peu à peu, après de longs essais, l'ogive triomphe du plein cintre, la pierre semble s'élever sous un souffle divin et prend son libre essor vers le ciel ; le corps des édifices, soutenu par des colonnes élégantes,

INTRODUCTION. 77

se dilate avec ampleur; le granit s'anime sous le ciseau de Tartiste et s'épanouit en riches feuillages, ou revêt les formes symboliques les plus diverses. On dirait Thymne de la création tout entière; ou plutôt c'est Pacte de foi d'un âge profondément chrétien. En présence de ces édifices séculaires , comme à la vue des travaux entrepris par les Mabillon , nous pouvons bien dire : Voilà une œuvre bénédictine. La religion, la science et les arts renferment les éléments d'une vraie civilisation. Il ne faut donc pas s'étonner si l'abbaye du Mont-Saint- Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à la Re- naissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines, firent part au monde des trésors de science et de vertu qu'ils possédaient; on les vit en relation avec les souverains pontifes, les cardinaux et les évêques; ils entretinrent des correspondances actives avec les savants qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les chaires publiques ; non seulement ils avaient pour la plupart un libre accès auprès des ducs de Normandie, mais ils devinrent encore les amis et les conseil- lers de plusieurs rois de France et d'Angleterre. Ils surent profiter de leur crédit pour le bien de l'Église et de la société. Guillaume le Con- quérant voulut confier à des religieux du Mont le soin d'instruire et de réformer les peuples nouveaux soumis à sa domination; Robert de Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté à mettre un frein à la ty- rannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le Roy, fut nommé référendaire de l'Eglise romaine, en récompense des services qu'il avait rendus au Saint-Siège, à l'époque du grand schisme d'Occident. Cette influence extérieure se manifesta surtout pendant la guerre de cent ans. La cité de l'Archange fut transformée en château fort , et devint une citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent tous les efforts de l'ennemi. La France presque entière subit le joug du vainqueur; mais le Mont- Saint-Michel ne vit point flotter sur ses remparts le drapeau de l'é- tranger. Les premiers succès qui amenèrent l'expulsion des Anglais furent remportés par les défenseurs du Mont, et, après la délivrance de notre territoire, Louis XI établit l'ordre de Saint-Michel pour reconnaître la protection que l'Archange avait accordée à nos armes, et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont nous venons de parler.

78 INTRODUCTION

Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au culte de cet Ange de la patrie, que Dieu dans les desseinsdesa sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France. Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement ré- pandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que la tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal suprême, le guide du peuple de DieuetTange de la lumière, dissipant les ombres du paganisme et de Thérésie; saint Michel, le type de la bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de Torphelin , le vengeur des droits de Dieu et Theureux contradicteur de l'esprit du mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique, son amour de la vérité et de la justice , devait exciter l'enthousiasme de nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les Francs avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux premières races donnèrent l'exemple; ils se mêlèrent à la foule des pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection de saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter l'image de l'Archange sur les drapeaux qu'ils portaient à la tête de leurs soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs s'appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique espérance dans l'habileté des calculs humains, ou dans la force des armes ! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes les classes de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres, moines ou laïcs, confièrent la garde des châteaux, des tours et des abbayes-forteresses à l'Archange guerrier. Tous se croyaient plus en sûreté lorsqu'ils avaient placé leurs biens et leurs personnes sous la sauvegarde du prince de la milice céleste. Les communes, à leur tour, choisirent saint Michel pour patron et ornèrent de son image les hôtels, les beffrois et les places de nos cités.

Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus popu- laire surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l'Ange fidèle, après avoir précipité des cieux Satan révolté , le poursuivait sans cesse dans sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l'innocence, ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes au

INTRODUCTION. 79

tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises actions. A ce titre , saint Michel fut honoré particulièrement dans les monastè- res. Les religieux, faisant profession d'un genre de vie plus pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées de la chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que personne aux attaques , aux pièges et aux surprises de l'ennemi; de plus, ils se distinguaient par leur piété envers les morts : piété jadis si florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre les invasions des barbares et les empiéte- ments de leurs voisins. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient songé à faire alliance avec le belliqueux Archange, pour le disposer à défendre leurs droits.

Saint Michel n'est pas seulement l'irréconciliable ennemi de Satan révolté; il en est aussi l'antithèse vivante. Ange de lumière avant sa chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l'erreur; il est, selon l'expression de Tertullien , transformé en bête ennemie de la clarté du jour; c'est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le protecteur des leltres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour le patron des étudiants. A l'exemple des religieux du Mont, qui se di- saient « les disciples du prince éthéré, « la plupart de ceux qui fréquen- taient les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne , les élèves des uni- versités, avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les plus renommées, se rangèrent sous l'étendard de l'archange saint Michel.

Ainsi , dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu des camps et à l'ombre des autels , dans les familles illustres et parmi les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en par- ticulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l'Archange jouit pendant plusieurs siècles d'une grande célébrité. Le concert de louanges en l'honneur du génie tutélaire de la France était universel.

Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat. Faut-il s'en étonner? L'impiété s'efforce d'obscurcir le dogme des anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruc- tion par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes croyances, elle a réussi à pervertir l'esprit humain. Les populations

8o INTRODUCTION,

n'aspirent qu'au bien-être matériel et ne voient plus que la vie pré- sente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la gloire de Dieu et des intérêts de l'autre vie, pouvait-il conserver au milieu d'une société sceptique et railleuse? A une époque la catastrophe a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans remède. Le sanctuaire de l'Archange lui-même a subi le sort de nos autres édifices religieux : les moines ont été dispersés; les louanges de Dieu n'ont plus retenti sous les voûtes de l'ancienne basilique; à la prière ont succédé les imprécations et les blasphèmes; l'abbaye est devenue un sombre cachot l'on n'entendait plus que le bruit des chaînes et le cri des victimes.

Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l'hérésie, devait triom- pher. Déjà l'église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l'ère des grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron a reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l'initiative de

>

l'épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance et l'é- lan des premiers âges. L'heure est donc opportune pour faire connaître la belle et sublime physionomie de l'Archange, et raconter les gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de l'Occident.

L'histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée, depuis son origine jusqu'à nos jours; elle peut se diviser en quatre périodes générales : la première s'étend de la fondation par saint Aubert à l'é- poque OÎ.I la féodalité, après l'édit de Quiersy-sur-Oise et l'avènement delà race capétienne, fut définitivement constituée; la deuxième em- brasse les années le régime féodal triompha et ne fut pas contreba- lancé par l'établissement définitif des communes; la troisième comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des peuples, de cette guerre d'extermination que notre pays soutint pendant plus d'un siècle contre l'Angleterre; la quatrième date des tentatives que firent les protestants pour entraîner la France dans l'hérésie, et se ter- mine au glorieux couronnement de saint Michel.

A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation spéciale et le culte de l'Archange revêt un caractère nouveau, pour s'a- dapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les rois des

INTRODUCTION.

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deux premières races, saint Michel nous apparaît comme Iq vainqueur du paganisme; les habitants de la Neustrie d'abord, et ensuite les Nor- mands eux-mêmes se soumettent au joug de l'Évangile. A Tépoque féo- dale, nos ancêtres, attendant avec anxiété Theure du jugement su- prême, ou redoutant les attaques de Tennemi, confient leurs plus chers intérêts à l'Archange conducteur et peseur des âmes. C'est alors que Tabbaye bénédictinejette un vif éclat et est gouvernée par cette longue série d'hommes dont l'histoire a enregistré le nom et les œuvres. Pendant la guerre de cent ans , le bruit des armes et des chants guer- riers se mêle aux accents de la prière et l'abbaye se transforme en for- teresse; de tous les points de notre territoire on lève les yeux au ciel, pour invoquer le belliqueux Archange, qui commanda jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint Michel est honoré surtout comme le vainqueur de l'hérésie et de l'impiété.

Fig. 12. Saint Michel terrassant le Dragon. Miniature d'un livre d'heures du quinzième siècle.

Bibliothèque de M. Ambr. Firmin-Didot.

II

CHAPITRE PREMIER

SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES

SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS.

N remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais, inférieurs à Dieu, mais supérieurs à Phomme. Les juifs, héritiers des saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et ils pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les démons s'acharnent à leur perte; bien plus, d'après une découverte récente faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès Torigine du monde n'était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à la tête des célestes phalanges un chef invincible, personnification vivante de la vérité, de la justice et de la fidélité, en- nemi à jamais irréconciliable du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés sous son empire, ami des âmes et défenseur des droits de Dieu.

S4 SAINT MICHEL ET LE MONT -SAI N T-M ICH EL

Ces cro3'ances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en Egypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles; mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s'écartèrent pas sur ce point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils ad- mirent l'existence d'un ange, dont le nom signifiait dans leur langue la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale : Mi- chel, c'est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour leur génie tutélaire , leur chef dans les combats, leur guide et leur con- seiller; ils lui donnèrent le litre de « prince, » de « grand prince ; » et, si l'on s'en tient aux règles de l'exégèse usitée chez les Hébreux, il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par le ministère des anges. D'après ces interprétations, saint Michel fut regardé comme l'in- termédiaire des révélations du Sinaï; c'est lui qui mit à mort les nou- veau-nés des Égyptiens , pour hâter la fin de la première captivité et l'acheminement vers la terre promise; c'est lui qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea un terrible châtiment à l'impie Héliodore (fig. i3). Il faisait sans doute partie de l'ambassade qu'Abraham reçut sous le chêne deMambré; Moïse l'entendit lui adres- ser la parole dans le buisson ardent; Ézéchiel le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il fut, en un mot, le principal mes- sager du Seigneur dans ses rapports avec le peuple élu ; il prit part à tous les actes destinés à exalter ou à humilier, à défendre ou à punir la famille d'adoption, « la nation domestique de Dieu, » selon l'expres- sion de TertuUien.

Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé sur les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec des couleurs si vives dans son Apocalypse ; ils savaient que saint Michel avait reçu la mission de combattre Satan, de s'opposer à ses projets et de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition, cé- lèbre autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière éclatante. On racontait qu'une altercation s'était engagée entre les deux anta- gonistes, à la mort de Moïse ; saint Michel fit enlever par un ange le corps du grand législateur et alla l'ensevelir dans une vallée du pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui n'auraient pas

sous LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES.

85

manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon, souhaitant avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber le peuple de Dieu dans ridolâtriej voulut mettre obstacle au dessein derArchan^e; mais

Fig. i3. Le châtiment d'Héliodore. Fragment de la peinture à fresque de Raphaël dans une des

salles du Vatican. Seizième siècle.

il fut contraint de prendre la luite, dès qu'il entendit son adversaire prononcer, comme jadis au ciel , le nom du Seigneur tout-puissant. Saint Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit : « L'archange Michel , dans sa contestation avec le diable touchant le corps de Moïse, n'osa condamner son ennemi avec exécration; mais il

86 SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT- MICHEL

se contenta de dire : Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance. » Ici, saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l'idolâtrie (fig. 14).

Les juifs croyaient que cette lutte de TArchange et de Satan devait se continuer au delà de la tombe jusqu'au jour redoutable du juge- ment : « En ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le grand prince se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de votre peuple... Et alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans le livre seront sauvés. « Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a été pris pour le con- ducteur et le peseur des âmes, avec le symbole de la terrible balance dont il est plus d'une fois parlé dans les saintes Ecritures. En cette qua- lité, il recevait et reçoit encore des hommages particuliers de la part des Juifs, qui récitent pour le repos des morts la prière suivante, appelée Justification du jugement : « L'archange Michel ouvrira les portes du sanctuaire, il offrira ton âme en sacrifice devant Dieu. L'ange libérateur sera de compagnie avec toi, jusqu'aux portes de l'empire est Israël. » Les nations idolâtres, surtout celles qui étaient en relation plus directe avec le peuple de Dieu, admettaient aussi l'existence d'un génie, qui recevait les âmes au moment de la mort et les conduisait au tribunal du juge suprême. N'était-ce pas le rôle de Tentâtes chez les Germains et les Gaulois, d'Hermès chez les Latins , les Grecs, les Phéniciens et les Egyptiens? Ce dernier, ami d'Osiris et instituteur des âmes sur la terre, assistait au jugement des bons et des méchants, dont les premiers étaient ensuite répartis dans les diverses régions du ciel, et les autres relégués dans des corps terrestres en punition de leurs fautes.

Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et de saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les triom- phes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel contre le dragon révolté; ils savaient que l'antique serpent avait été vaincu et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils étaient persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne finira point tant que le sé- ducteur pourra tromper les hommes , et les entraîner avec lui au fond de l'abîme. Pour eux, saint Michel était l'ami du Verbe incarné, il avait une mission à remplir dans l'Église, il devait être l'affirmation vivante

sous LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES.

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et personnelle du Christ en face des négations impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du paganisme et le conducteur des âmes. L^histoire des catacombes présente des traces de ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans le livre du Pasteur. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux de la critique, atteste du moins, sous la forme du symbole, que non seulement le nom, mais aussi la mission de l'Archange était connue dans les âges les plus reculés de TE-

Fig. 14. Contestation entre l'archange saint Michel et le démon au sujet du corps de Moïse. Fac-similé d'une gravure sur cuivre de l'ouvrage du R. P. C. Stengel sur les Anges, 1629.

glise. Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est apparu armé d'une faux, coupant les branches d'un grand arbre sans jamais en diminuer l'élévation ni la beauté, et présentant un rameau à ceux qui étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond : Cet ange à la taille majestueuse est Michel, \q, protecteur de votre peuple; il grave dans les cœurs la loi divine figurée par l'arbre, et veille à son observa- tion ; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous sa puissance, fournit aux coupables le moyen d'expier leurs fautes, et envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme de la victoire. Le culte de l'Archange se répandait, à mesure que la foi étendait ses conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous aimaient à raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles, les appari-

88 SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL

tions du belliqueux défenseur de TÉglise et les faits merveilleux qu'on lui attribuait, surtout en Asie. Il était, croyait-on, du nombre des esprits bienheureux qui s'approchèrent du Sauveur et le servirent après la tentation du désert; il fallait voir en lui Tange de l'agonie, de la résurrection et de l'ascension. D'après une pieuse légende rap- portée par Grégoire de Tours, le Sauveur lui avait confié l'âme de sa sainte Mère, depuis l'heure de sa mort jusqu'au moment de son assomption. Il était apparu dans les environs de Colosses, l'une des premières villes qui embrassèrent le christianisme; dans l'île de Patmos, saint Jean fut relégué, et jusqu'au sein de Rome païenne. Au rapport de Siméon Métaphraste, l'apparition de Colosses resta longtemps célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges dont elle fut accompagnée. Pour en perpétuer la mémoire , on bâtit une chapelle sous le vocable de l'Archange, et une fête fut instituée à la date du sixième jour de septembre.

Au commencement du quatrième siècle, après la victoire de Cons- tantin le Grand sur le tyran Maxence, le culte de saint Michel prit de nouveaux développements. Plusieurs avaient salué l'Archange en celui qui portait le labariim ou l'étendard du Christ le jour du combat. L'empereur lui-même, pour affirmer sa croyance, fit élever en l'hon- neur de saint Michel deux églises dans les environs de Constantinople, Cette conduite prouverait à elle seule .l'antiquité du culte dont nous étudions les origines; en effet, Constantin n'aurait pas voulu se permettre d'innover sur un point de cette nature, et la fondation des églises de Byzance « suppose une longue et magnifique force acquise; » elle a de plus une signification d'une haute portée et jette une vive lumière sur notre sujet. L'empereur, après avoir donné un coup mortel au paganisme , met son épée au service de l'Église, proclame la vérité catholique et confesse qu'il doit sa victoire à l'assistance visible du ciel; en même temps, il élève sur les ruines des temples païens deux édifices dédiés à l'Archange, qui, à l'ori- gine, terrassa le père du mensonge et proclama la vérité éternelle. N'est-ce pas reconnaître la grande mission de saint Michel, et confier à sa garde le glaive qui doit défendre l'Eglise contre les persécutions et les envahissements de ses ennemis? Le prince de la milice céleste

(açimirtou;

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SAINT- MICHEL TERRASSANT LE DEMON.

et

Apparition de l'Archange sur le Monte -Gargano en Italie.

Miniature du Missel die Charles VI, van. du XV siècle. Bibl de M. Anibr. F. Didot .

sous LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES.

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accepta l'offre de Constantin et veilla sur les destinées de TEmpire d'Orient, tant que celui-ci ne trahit pas la cause de Dieu et de la vérité (fig. i5). Longtemps le culte du , glorieux Archange fleurit sur les rives du Bosphore. Justinien , dévot serviteur de saint Michel, au dire de Procope, fit res- taurer les deux églises élevées par la piété de Constantin le Grand ; d'autres sanc- tuaires furent bâtis à Byzance et aux environs; dans tout l'empire on rivali- sait de zèle , et un grand nombre de familles tenaient à honneur de porter le nom de Michel.

En Italie, saint Pierre avait fixé le siège de la papauté, l'ange protecteur de l'Église manifesta souvent sa puissance par des signes éclatants, et parut choisi de Dieu pour défendre ou châtier le peu- ple romain. Son culte, déjà populaire dans cette partie de l'Europe , y devint universel après la célèbre apparition du monte Gargano, à l'extrémité méridionale de l'Italie, et celle du château Saint-Ange, dans la ville de Rome. La première, qui se rapporte probablement à Tannée 492 ou 493 , est racontée en ces termes par les anciens chroniqueurs. On était au temps du saint pontife Gélase. Dans une ville de la Pouille, jadis nommée Siponto, aujourd'hui Manfredonia, vivait un homme appelé Gargano, personnage fort célèbre, possédant de riches troupeaux dans les

pâturages voisins de la montagne qui depuis lors a toujours porté son nom. Un jour il arriva qu'un taureau s'éloigna des autres et s'enfuit sur le versant de la colline, du côté de l'Adriatique. Le maître se mit

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Fig. i5. Saint Michel oflre a un empereur byzantin le globe sur- monté de la croix (ou globe crucifère) symbole de la puissance impériale. Feuille de diptyque en ivoire du sixième siècle, conservée au Musée britannique.

90 SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT- MICHEL

à sa poursuite avec des serviteurs , et Payant trouvé à l'entrée d'une caverne, il banda son arc avec colère et décocha une flèche, qui re- jaillit sur lui et le blessa. Ses compagnons, étonnés d'un accident si imprévu et voyant quelque chose de mystérieux, en référèrent à révêque de Siponto, qui ordonna un jeûne de trois jours et des prières publiques, afin de connaître la volonté du ciel. Le troisième jour, il eut une vision saint Michel lui déclara que la grotte du monte Gargano était sous sa protection, et qu'il voulait y avoir un sanctuaire consacré sous son nom en l'honneur des saints anges. Aussitôt le pieux évêque , suivi de son clergé et de son peuple, se rendit à l'en- droit désigné, y célébra les saints mystères, et distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. Plus tard, on y bâtit un temple, la puissance divine se manifesta par des prodiges signalés, attes- tant ainsi la réalité de cette fameuse apparition, qui donna naissance à l'un des plus grands pèlerinages du monde chrétien, et dont la mémoire est encore célébrée dans l'Église universelle à la date du 8 mai.

La deuxième apparition eut lieu , d'après les conjectures les plus vraisemblables , la première année du pontificat de saint Grégoire P"*, en 590. Rome était en proie aux plus affreuses calamités. Le Tibre avait franchi ses limites et renversé dans sa course une partie des édifices; la peste sévissait et faisait chaque jour de nombreuses victimes; les farouches Lombards ravageaient l'Italie et méditaient la ruine de la ville éternelle. Dans cette extrémité , le souverain pontife, les prêtres et les fidèles tournèrent leurs regards vers Dieu pour im- plorer son assistance , et pendant trois jours on fit une procession solennelle à laquelle le Sénat lui-même voulut assister. Le ciel se laissa fléchir. Au moment les prières s'achevaient, saint Grégoire vit sur le môle d'Adrien un ange remettant son épée dans le fourreau, pour signifier que la colère divine était apaisée et que le fléau allait cesser (fîg. 16). Cet ange, disent les auteurs les plus accrédités, était saint Michel, le protecteur de l'Église catholique. Dans le siècle sui- vant, un temple fut élevé en l'honneur du prince de la milice céleste au lieu même de l'apparition, sur le môle d'Adrien, qui est devenu le château Saint-Ange et la citadelle de la papauté. Ainsi, Gons-

sous LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES.

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Fig. 16. Apparition de l'Archange saint Micliel sur le môle d'Adrien, sous le pontificat de Grégoire 1"''. Peinture à fresque de Fréd. Zuccaro, au Vatican. Seizième siècle.

92 SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL

tahtin, à peine vainqueur du paganisme, proclame la puissance de saint Michel; Grégoire le Grand, qui signa un traité honorable avec les Lombards et jeta parmi eux les premières semences du catholi- cisme; Grégoire le Grand, qui envoya des missionnaires conquérir les îles Britanniques, reconnut que Rome devait son salut à la pro- tection de TArchange. A Byzance, la principale église dédiée à saint Michel remplaça un temple païen; le môle d'Adrien servit de base au château Saint-Ange.

De l'Italie, le culte de saint Michel pénétra de bonne heure dans les Gaules. Les Francs de Glovis et de ses successeurs avaient l'âme trop guerrière , pour ne pas accorder dans leur affection une large part à Tange des batailles. Dès le septième siècle, le nom de Michel était' populaire sur les bords du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, depuis la journée de Tolbiac, les destinées de la France ont été si souvent disputées. Vers Tan 660, le maire du palais du jeune Childéric, roi d' Austrasie , fonda en Thonneur de saint Michel le monastère au- quel la ville de ce nom a son existence et sa renommée. Le duc de Mozellane et ses successeurs, les comtes de Mousson et de Bar, en étaient les avoués, c'est-à-dire les amis et les protecteurs. fut établi dans la suite le chef-lieu du bailliage, qui s'étendait entre la Meuse et la Moselle ; encore siégea longtemps la cour souveraine , étaient jugés en dernier ressort les procès de toute la contrée. Mais, dans les desseins de la Providence, le culte du glorieux Archange devait faire de nouveaux progrès et pénétrer jusqu'au fond de la Neus- trie. C'est là, sur le sommet de notre chère montagne, que saint Michel devait, pour ainsi parler, « faire élection de domicile » et fixer sa demeure parmi nous, tant que durera sa lutte contre l'ennemi de Dieu, de l'Eglise et de la France.

En résumé, le prince delà milice du Seigneur, dont parle Daniel, a été connu et vénéré de temps immémorial chez les juifs et les chrétiens, en Orient et en Occident; mais son culte public et so- lennel est .en Phrygie , dans une des premières cités converties à la foi de Jésus-Christ; il s'est ensuite développé, en passant comme par autant d'étapes de Colosses à Constantinople, de Constantinople au monte Gargano, du monte Gargano à Rome, et de Rome au Mont-

sous LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES. 93

Saint-Michel , nous allons en étudier les phases diverses, depuis le huitième siècle jusqu'à nos jours.

II

LE MONT-SAINT-MICHEL AU PÉRIL DE LA MER.

ux confins de la Bretagne et de la Normandie, l'Océan semble avoir franchi ses limites naturelles pour se creuser dans les terres un golfe profond. Souvent contrarié dans sa course par

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les falaises qui bordent le rivage , il s'arrête et paraît vaincu ; mais il 'double l'obstacle, s'échappe de nouveau et s'enfonce dans le lit des rivières, qui sillonnent, comme autant d'artères, cette contrée à la fois si poétique et si riche en souvenirs. Ce spectacle est unique en Europe. L'Amérique seule nous en offre un autre exemple. A la marée montante, un bruit sourd et continu se fait entendre dans le lointain : c'est la vague qui s'avance avec majesté. Bientôt elle appa- raît comme un cercle à l'horizon. On la voit glisser rapide sur le sable, se diviser tout à coup et former plusieurs courants qui s'u- nissent, se séparent encore, puis se confondent et laissent derrière eux des îlots à découvert. La voici déjà qui se précipite sur le rivage, et bat en écumant les digues que la nature ou la main des hommes lui ont opposées. Encore un instant et ses conquêtes seront achevées. L'œil n'aperçoit plus alors qu'une nappe d'eau , voguent en liberté les petites barques qui, à la marée basse, étaient échouées sur les grèves. Attendez quelques heures , et à la place de ces flots agités vous n'aurez plus qu'une immense plaine de sable.

C'est au milieu de cette lutte des éléments que le redoutable Archange, appelé par nos pères la terreur de l'Océan , a voulu recevoir nos hom- mages et combattre pour nous. Le Mont-Saint-Michel est à l'extrémité de l'anse, même la Normandie se sépare de la Bretagne; il se dresse comme un géant qui défie les ennemis de la France et veille sur deux de nos plus belles provinces. La nature et l'art se sont concertés et ont uni leurs efforts pour en faire la Merveille de l'Occi- dent. La base est flanquée de remparts et de tours inexpugnables, ou

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protégée par des roches escarpées-, sur le versant, du sud à Test, on voit échelonnées plusieurs habitations, dont les unes sont presque entièrement cachées derrière le mur d'enceinte et les autres assises sur les contreforts ou attachées aux flancs de la montagne; la cime est entourée d'une couronne d'édifices majestueux, qui dominent la grève à une hauteur prodigieuse. Deux fois le jour, dans les fortes marées, les flots se précipitent avec impétuosité contre cette masse de granit, et , ne pouvant la submerger, ils l'investissent et l'isolent complètement du littoral ; puis ils se retirent et laissent paraître le lit de deux rivières qui coulent lentement sur la grève, le Couesnon, la Sée et la Sélune. réunies. Que le pèlerin s'avance et gravisse la montagne pour pé- nétrer dans l'intérieur de l'abbaye, l'attendent de nouvelles sur- prises. Il rencontre d'abord cette porte voûtée devant laquelle un visiteur ne pouvait retenir ce cri d'admiration : « Jamais le génie du poète ou de l'artiste n'a imaginé une entrée plus imposante et plus poétiquement mystérieuse. » De là, il peut monter dans cette superbe basilique dont la hardiesse et les proportions ont fait l'admiration des plus habiles architectes. Quel aspect pittoresque nous offre cet édifice, quelle grandeur austère dans ces nefs romanes, quelle exquise délica- tesse, quelle harmonie, quelle élégaïice dans cette abside gothique ! Si les cryptes obscures du Mont-Saint-Michel parlent des tristesses de l'exil, si le roman de ces nefs sévères rappelle la gravité du culte, ce gothique élancé transporte dans une sphère divine d'où l'âme ne voudrait plus descendre. Plus loin, c'est la Merveille assise sur son socle de granit; la Merveille, c'est-à-dire cette construction grandiose qui comprend les longues cryptes dites les Montgommeries, la salle des Chevaliers, le réfectoire, le dortoir et le cloître. Le cloître! quelle étonnante création du génie humain éclairé par la foi ! On l'a nommé à l'envi l'habitation des Anges , une fleur éclose au milieu des granits sévères, le chef-d'œuvre le plus élégant de l'architecture gothique. C'est qu'il faut se retirer pour voir le ciel de près et prier sans être interrompu par les vains bruits du monde. On l'a dit avec raison, ce cloître est un milieu convenable entre Dieu et les hommes : Dieu peut y descendre sans rien perdre de sa majesté; l'homme en y montant s'élève et se grandit.

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A toutes les richesses de Tart et de la nature vient s'ajouter une histoire émouvante et variée; chaque édifice, chaque colonne, chaque pierre a son langage', et depuis les âges les plus reculés le Mont- Saint-Michel a été le théâtre de drames dans lesquels l'intervention du ciel s'est manifestée d'une manière sensible. Tour à tour les envahis- seurs de la France et les ennemis de la religion sont venus se briser sur cet écueil, contre lequel leurs efforts n'ont pas eu plus de puis- sance que les fureurs de l'Océan. Mais si nous remontons le cours des siècles, que voyons-nous à l'origine? Quel aspect nous présente le Mont-Saint-Michel avant que l'Archange en eût pris possession et s'y fût établi comme dans sa demeure terrestre ? Le berceau de cette histoire est-il entouré de ténèbres si épaisses que l'œil du critique ne les puisse dissiper ? Que se passa-t-il sur ce rocher mystérieux, alors que le paganisme régnait en maître dans la Gaule celtique, et que saint Michel, l'ange de la lumière, n'avait pas encore triomphé de son ennemi? Nous sommes ici en présence d'une difficulté que les historiens ont résolue en sens opposé : les uns, trop crédules, pren- nent les fables et les légendes pour des faits authentiques -, les autres, plus versés dans la critique moderne, affirment que les origines du Mont-Saint-Michel sont enveloppées d'un nuage si obscur, que les récits des annalistes ne méritent pas d'être rappelés, même à l'état de simples fictions. Il ne serait pas sage d'imiter la crédulité des pre- miers; mais il est permis de ne pas embrasser d'une manière absolue l'opinion des derniers.

Il paraît hors de doute que la mer a exercé des ravages sur les côtes de la Manche. Autrefois une épaisse forêt, nommée la forêt de Scissy, devait couvrir au moins une partie de l'estuaire compris entre Gran- ville, Avranches, Pontorson, Dol et Cancale. Alors notre montagne, connue sous le nom de mont Tombe, était entourée d'arbres et se ter- minait à la cime par des rochers gigantesques. Les rivières qui se jet- tent dans la baie unissaient sans doute leurs eaux, coulaient entre Gran ville et Chausey, et allaient se perdre dans l'Océan. La mer s'a- vança peu à peu, et dès la fin du sixième siècle, d'après M, Maury, elle avait presque entièrement envahi la forêt; les tempêtes, si fréquentes sur ces côtes , et peut-être aussi la main des hommes l'aidèrent à con-

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sommer son œuvre de destruction. Dès lors, dit un poète du douzième siècle, les poissons habitèrent jadis on voyait « meinte riche veneison. « L'existence de cette forêt nous est attestée par le témoi- gnage unanime des anciens auteurs, par la tradition universellement reçue au sein de nos populations riveraines, par les découvertes que des études géologiques ont amenées sur les côtes de la Manche, et enfin par les envahissements de même nature dont notre siècle est témoin.

Il semble également conforme aux inductions les plus sérieuses et les plus légitimes, que la forêt de Scissy et en particulier le mont Tombe furent autrefois souillés par des sacrifices offerts aux fausses divinités. Peut-être ce rocher sauvage servit-il pour accomplir les horribles mys- tères de la religion druidique , et Bélénus y fut-il adoré à l'époque les Celtes étaient indépendants de la domination romaine. Plus tard, après la conquête des Gaules par Jules César, quand l'influence des druides s'affaiblit et que les bardes se virent supprimés, le culte de Jupiter dut succéder aux rites barbares des âges précédents. Des témoi- gnages plus positifs paraissent confirmer cette assertion -, en effet , les voies romaines, qui sillonnaient la contrée, fournissent autant de traces du passage et du séjour des Romains, Il est du reste remarquable de voir les vainqueurs de l'univers arborer leur étendard aux pieds du Mont, qui devait être surmonté plus tard par la croix de Jésus- Christ et le drapeau de saint Michel ; cependant , les détails précis font défaut sur ces âges reculés. Les analogies, les rapprochements, les inductions sont les voies les plus sûres que puisse suivre l'historien. Les idolâtres aimaient à dresser des autels aux faux dieux sur la crête des montagnes; ce fut aussi sur les mêmes sommets que nos pères, après avoir embrassé l'Évangile, bâtirent plusieurs sanctuaires en l'honneur de saint Michel qu'ils regardaient déjà comme le prince de l'air et l'ange de la lumière, armé avec les célestes phalanges contre Lucifer et ses légions révoltées. Le mont Dol , le Mont-Saint- Michel près Saint-Paul de Léon , la montagne de Saint-Michel à Quimperlé, Saint-Michel de Carnac, une des montagnes d'Arrée, Noir- moutier, Saint-Michel-Mont- Mercure, Saint-Michel d'Aiguilhe, l'un des pics du mont Blanc, Roc-Amadour et tant d'autres points élevés

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de la France ont possédé ou possèdent encore des églises et des ora- toires construits, pour la plupart du moins, à la place des autels con- sacrés jadis à Mercure, à Bélénus,. et à quelque divinité semblable honorée chez les Celtes et les Gallo-Romains. Il dut en être ainsi pour l'église du mont Tombe, le principal sanctuaire dédié à saint Michel. Longtemps avant que P Archange prît possession de notre montagne, la forêt de Scissy avait été purifiée par le sacrifice et la prière : à la suite des Romains, des conquérants plus pacifiques y avaient arboré

Fig, 17. Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au sud-ouest.

l'étendard de la croix et donné un coup mortel au paganisme. Dès les premières années de Tère chrétienne, des prédicateurs de l'Évangile ayant abordé dans les Gaules, après saint Lazare et saint Denis, quelques-uns pénétrèrent dans les provinces armoricaines, et jetèrent les premières semences de la foi sur cette terre devaient fleurir tant de vertus. Bientôt l'Avranchin lui-même posséda un bon noyau de chré- tiens, et dès le cinquième siècle on y voyait un siège épiscopal illustré par saint Léonce. Les temples païens commençaient à disparaître et les mœurs s'adoucissaient peu à peu, sous l'influence salutaire de la religion. La forêt de Scissy, dont une assez grande étendue n'était pas

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98 SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL

encore détruite ni envahie par les empiétements périodiques de TOcéan, se peupla de solitaires qui fuyaient le monde pour vaquer librement aux exercices de la prière et de la pénitence*, il y en eut même qui se distinguèrent par des vertus éminentes, et méritèrent une place dans le catalogue des saints que l'Eglise honore d'un culte spécial. Cette page de notre histoire nous révèle un des traits du culte de saint Michel. L'Archange a été le modèle et le protecteur de ces hommes qui, sem- blables à des sentinelles vigilantes, ont combattu aux avant-postes de la chrétienté, et n'ont cessé depuis l'origine de l'Église de répéter le cri de guerre : Qui est semblable à Dieu.

Parmi les solitaires qui ont cherché un asile dans la forêt de Scissy, saint Gaud, saint Pair et saint Scubilion méritent une place à part. Le premier quitta son évêché d'Évreux, et se retira auprès du bien- heureux Aroaste pour se préparer à la mort. Il s'endormit dans le Seigneur en 491. Saint Pair, à Poitiers vers l'an 480, se réfugia aussi sur les bords du Thar avec son ami Scubilion; après avoir vécu dans une solitude profonde , menant la vie d'un ange et se nourrissant « plus d'oraison que de pain , » il établit un monastère dans le village qui porte aujourd'hui son nom, et le gouverna jusqu'au moment il fut arraché à l'affection de ses disciples pour être placé sur le siège épiscopal d'Avranches. Vers la même époque, « des ermites, embrasés d'une ardente piété, se fixèrent au pied du mont Tombe; » leur nombre augmenta rapidement et, au témoignage des anciens chroniqueurs, ce rocher isolé du commerce des hommes devint une véritable Thébaïde les louanges de Dieu n'étaient jamais interrompues par le tumulte du monde. L'illustre évêque d'Avranches qui , avant et après son élévation à l'épiscopat, travailla sans cesse au développement de la vie religieuse à Saint-Pair et dans toute la contrée, dut avoir des relations avec les solitaires du mont Tombe; il est même permis de croire qu'il les réunit sous une règle commune et transforma l'ermi- tage en un monastère florissant, dont la conduite fut confiée à son ami Scubilion. Par on explique facilement pourquoi ce dernier a été l'objet d'un culte particulier au Mont-Saint-Michel, et quelle origine il faut assigner aux rapports intimes qui ont existé entre la cité de l'Archange et le prieuré de Saint-Pair.

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Après la mort de saint Pair et de saint Scubilion, les solitaires du mont Tombe persévérèrent pendant plus d'un siècle dans leur ferveur primitive et donnèrent au monde l'exemple des plus grandes vertus. La prière n'était pas leur unique occupation ; car plusieurs se livrèrent à l'étude des sciences divines et se distinguèrent à la fois par leur savoir et leur piété. Ils contribuèrent ainsi à faire fleurir la religion dans l'A- vranchin et sur les côtes de Bretagne, et ils exercèrent dans ces con- trées la même influence que les moines de Scissy dans le Gotentin. A l'étude et à la prière ils joignirent aussi le travail manuel, selon l'usage établi dès l'origine dans tous les monastères d'Orient et d'Occident ; ils construisirent des cellules et élevèrent à la gloire des martyrs saints Etienne et saint Symphorien deux oratoires qui sont restés longtemps debout, comme pour attester la foi et la piété de ces premiers âges. Il existe encore sur la grève, au bas des remparts, une petite fontaine qui porte le nom de Saint-Symphorien; preuve irrécusable que ce géné- reux confesseur de la foi, honoré dans toutes les Gaules à cause de son glorieux martyre , fut, sur le mont Tombe l'objet d'un culte très ancien. Les autres traces de ces âges reculés ont disparu •, mais le souvenir des pieux solitaires ne s'est point effacé. On aime toujours à visiter les lieux sanctifiés par leur présence et à lire le récit de leur vie héroïque.

Les origines de l'histoire du Mont-Saint-Michel nous offrent un in- térêt d'un autre genre. Dans le cours du moyen âge, toutes les scènes delà vie de l'Archange, tous les traits de sa noble physionomie, ses luttes, ses victoires, ses fonctions, ses titres ont été traduits dans un langage figuré et rendus sensibles dans un grand nombre de fictions poétiques, dont la grâce et la naïveté charment nos loisirs, et dont le sens souvent profond nous révèle la sublime théologie de nos pères : telles sont, par exemple, les légendes du bouclier, de la plume et du Saint-Graal, qui seront rapportées dans la suite de cet ouvrage. Ges ré- cits sont imaginaires, du moins dans les détails; mais ils renferment presque toujours une vérité ou un fait, que l'œil du critique peut découvrir et dégager de toute obscurité. Plusieurs de ces légendes en- veloppent le berceau de notre histoire. L'une des plus célèbres est celle de l'Ane et du Loup.

Il est écrit : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et

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le reste vous sera donné par surcroît. « Fidèles à cette maxime, les ana- chorètes du mont Tombe avaient tout quitté et s'étaient ensevelis vi- vants dans un obscur désert; de son côté, la Providence qui prend soin de vêtir les lis de la vallée, leur vint en aide dans les moments de dé- tresse et leur fournit la nourriture dont ils avaient besoin pour soute- nir leur existence; elle voulut même leur épargner la peine de sortir de leur solitude pour aller au loin chercher le pain de chaque jour, et dans ce but elle inspira au curé d'un village voisin nommé alors Astériac , aujourd'hui Beauvoir, de leur envoyer les vivres nécessaires. D'après les anciens manuscrits, toutes les fois que le saint prêtre voyait une épaisse vapeur, semblable à un nuage de fumée, s'élever de la forêt, il regardait ce signe comme un avertissement du ciel , et aussitôt il char- geait des provisions sur un âne, qui se rendait sans guide au mont Tombe, et regagnait la demeure de son maître, après avoir été déchargé de son fardeau. Un jour, ajoute la légende, « un loup affamé se rua de grande furie » sur le fidèle messager et le dévora ; mais Dieu « qui a soin de repaistre les petits des corbeaux », entendit les gémissements de ses serviteurs et condamna le loup à remplir l'office de l'âne, c'est- à-dire à porter lui-même la nourriture destinée aux solitaires. Cette légende, racontée par les chroniqueurs et les poètes du moyen âge, fut représentée au quinzième siècle dans une des verrières de la basilique du Mont-Saint-Michel.

Telle fut, d'après les documents les plus dignes de foi et les induc- tions les plus sérieuses, l'origine de l'histoire de notre sainte montagne. Les préparatifs étaient terminés; le prince de la milice céleste pouvait descendre pour accomplir sa mission providentielle, et présider comme envoyé de Dieu aux destinées de cette belle et grande nation qui, dès lors, commençait à s'appeler la France.

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III

SAINT MICHEL ET SAINT AUBERT.

Byzance et à Rome, Constantin et saint Grégoire , c'est-à-dire un grand prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puis- sance de saint Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte de l'Archange sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important dans l'histoire de la Neustrie, était à peine commencé quand cette ère. nouvelle se leva pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par la prière et la pénitence; saint Michel en prit alors possession et de là, comme du sommet d'une forteresse inexpugnable, il étendit sa protection sur la France entière. Le saint évêque, choisi pour être l'intermédiaire du ciel dans l'accomplissement d'un tel dessein, était remarquable par sa nais- sance et ses qualités naturelles, non moins que par l'éclat de ses vertus. Il se nommait Aubert. L'Avranchin était sa patrie; car, au témoignage de plusieurs annalistes, il naquit dans la seigneurie, de Genêts, non loin du mont Tombe. Sa famille, l'une des plus illustres de la contrée, le forma de bonne heure à la pratique de la piété chrétienne, et favorisa ses heureuses dispositions pour l'étude en le confiant à des maîtres habiles; sous leur conduite il fit des progrès rapides dans les scien- ces divines et humaines. A la mort de ses proches, il divisa ses biens en trois parts, en donna deux aux églises et aux pauvres, et garda la dernière pour son usage personnel; ensuite il s'engagea dans l'état ecclésiastique, reçut les saiits ordres avec les sentiments de la plus tendre dévotion, et à partir de ce moment il se consacra sans réserve au service de Dieu et au salut de ses frères , qu'il aidait, dit la chronique, « tant es nécessitez corporelles que spirituelles. « Une si grande sainteté ne pouvait rester dans l'oubli. A la mort de l'évêque d'Avranches , le clergé et les fidèles se réunirent pour lui désigner un successeur; mais, comme ils ne pouvaient tomber d'accord, ils firent un jeûne de sept jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à son église un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d'un nombreux concours de peuple, tous les suffrages se portèrent sponta-

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nément sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent que, pendant Télection, une voix mystérieuse se fit entendre et prononça ces paroles : « Le prêtre Aubert doit être votre pontife. »

Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle et de succès, qu'il répandit la lumière du christianisme et de la civilisation dans tout le pays et mérita d'être appelé illustre entre ceux qui gou- vernèrent réglise d'Avranches. Il fut constamment occupé à détruire les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses diocé- sains contre les ravages de Thérésie naissante et à délivrer les faibles de l'oppression des forts; en un mot, pour nous servir du langage figuré de nos pères, il combattit avec courage le monstre de Tidolâtrie, de Terreur et de la tyrannie : noble lutte qui fut symbolisée au moyen âge dans une allégorie que dom Huynes rapporte en ces termes : « Un jour ce vigilant pasteur, venant de visiter son cher troupeau et s'en retournant en son église cathédrale, se vit environné sur le chemin d'une multitude de villageois lesquels joignant les mains s'escrioient d'une voix triste et lamentable qu'il eut pitié de leur misère, le supplians, la larme à l'œil, qu'il daignast regarder leur affliction et chasser loin de leurs terres un espouvantable dragon qui se retiroit vers la mer et venoit presque à chaque moment les poursuivre pour les dévorer eux et leurs troupeaux, infestant de son haleine puante tous les lieux par lesquels il passoit. Le saint, à ces cla- meurs, s'arresta et consolant toute cette populace par ses discours rem- plis de charité et prudence leur promit de les ayder et secourir en tout ce qu'il pourroit. Se munissant donc des armes spirituelles de l'oraison et mettant toute sa confiance en Dieu , il se résolut d'aller attaquer et combattre ce dragon , lequel dès qu'il eut apperceu le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et flammes par les narines, et sa gueule béante, s'approcha d'eux comme pour les dévorer, bruslant du feu qu'il degorgeoit les herbes et arbrisseaux par oii il passoit. Mais saint Aubert ne s'espouvantant nullement pour cela, bien que le peuple retournast en arrière, demeura ferme et stable au mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant son estolle sur le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger non plus que s'il eut esté mort. O vertu di- vine ! A ces paroles le dragon demeura immobile et tout le peuple qui

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trembloit de frayeur et regardoit de loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu'après avoir bien considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit nullement et de prirent la hardiesse de s'ap- procher de leur sainct évesque lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne nuire doresnavant à aucun. Et afin que per- sonne par après n'en fut incommodé il supplia Notre Seigneur de per- mettre que la mer faisant son flux et reflux l'engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni apperceu de personne. »

Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère et cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et à la contemplation ; il se retirait de préférence sur le mont Tombe, l'at- tiraient et les exemples des anciens ermites et l'amour de la retraite. Là, au milieu du plus profond silence , il passait de longues heures en com- munication avec Dieu, oubliant les fatigues de la vie pastorale et se pré- parant à de nouveaux combats; peut-être aussi hâtait-il par ses prières le jour sa solitude bien-aimée, autrefois sous l'empire du démon, allait devenir a le palais des anges, » et pressait-il le ciel d'accomplir ses desseins de miséricorde sur la Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, « le prince des armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Eglise et le vainqueur du serpent infernal, « l'archange saint Michel apparut au pieux évêque pendant qu'il prenait un peu de repos et lui commanda de construire un sanctuaire au sommet du mont Tombe, il devait être honoré à l'avenir comme il l'était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après cette vision, saint Aubert resta tout pen- sif, et craignant d'être l'objet d'un rêve ou d'une illusion, il se contenta de redoubler ses prières, ses jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir du messager céleste; mais, quelques jours après, l'Ar- change apparut pour la deuxième fois : son aspect était plus sévère et ses ordres plus pressants. Le pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer. le reste de la nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux qui s'était montré à lui, et se figurant entendre ses paroles menaçantes; néanmoins il recourut de nouveau à la pénitence, supplia le Seigneur de l'éclairer et de lui faire connaître sa volonté, puis cette

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fois encore il refusa d'obéir et suivit le conseil de Tapôtre saint Jean, qui nous dit « d'éprouver les esprits pour savoir s'ils viennent de Dieu. » Bientôt une troisième apparition le tira de toute incertitude. Saint Michel le reprit sévèrement de son infidélité, et après lui avoir intimé les ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui fit à la tête une cicatrice profonde.

La simplicité de ce récit, Taccord unanime de tous les historiens sé- rieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun doute sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du saint évêque furent élevés déterre et placés sur les autels; depuis cette époque, des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la marque imprimée par le doigt de l'Archange (fig. 18) : le célèbre auteur du Neustria pia dit qu'il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en 164 1. A la grande ré- volution, un médecin savant et consciencieux sauva la précieuse relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à l'autorité diocésaine , en jurant « sur sa part de paradis » qu'elle était authentique et que lui- même, après l'avoir soustraite à la profanation, l'avait conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d'années, un autre docteur remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une étude sérieuse sur le chef de saint Aubert, a démontré que l'ouverture pratiquée au crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il n'a pas hésité à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix siècles par la foi des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la destinée du Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l'origine comme dans la suite de cette his- toire, le surnaturel jaillit à chaque pas et défie les attaques de l'impiété moderne. Les précautions, les doutes, les hésitations du sage prélat servent à consolider notre croyance, et ce grand pontife, l'un des plus illustres parmi ceux qui ont formé la France de même que l'abeille « forme sa ruche, » était digne de servir d'intermédiaire entre saint Michel et notre patrie. Cependant, il faut Tavouer, tous les détails re- latés dans les anciens manuscrits ne présentent pas le même degré de certitude, et des circonstances que nous omettons paraissent emprun- tées au récit de l'apparition du monte Gargano.

Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants, et désormais il n'était plus possible d'hésiter; aussi le bienheureux Aubert

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se hâta-t-il d'exécuter les ordres de TArchange, et travailla-t-il sans re- lâche à la construction de Péglise du mont Tombe. Cet édifice, le pre- mier que la Neustrie dédia solennellement au prince de la milice céleste, fut Tobjet de la vénération et en même temps de la curiosité des peuples ; la piété se plut à Tentourer de mystères et l'imagination de légendes : la rosée du ciel traça les dimensions, saint Michel fut l'architecte, un petit enfant écarta de son pied les obstacles que présentait la nature, le Sau-

Fig. i8. Chef de saint Aubert, conservé dans l'église Saint-Gervais d'Avranches.

veur avec ses anges fit la dédicace-, en un mot, dans la pensée des fidèles, ce sanctuaire était comme l'esprit céleste apparu à Aubert, il n'avait rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur saura faire la part de la foi et de l'imagination, du surnaturel et de l'humain, du miracle et de l'allégorie, de l'histoire et de la légende. Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses cha- noines et à son peuple les visites dont saint Michel l'avait honoré, partit de sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d'un grand nombre

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de fidèles , et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés d'un saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et des cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l'ère des pèleri- nages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert pu- rifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l'emplacement que devait occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de travail- leurs se mirent à l'œuvre pour aplanir le terrain et commencer la cons- truction; mais un obstacle inattendu vint s'opposer à leur dessein et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se dressaient deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux « ne purent ni ébranler jii arracher de leur place. » Des archéologues de mérite affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au sabéisme des Gaulois, à l'époque oii le mont Tombe était placé comme un vaste autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac. Le saint pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner son église d'Avranches avant d'avoir vaincu cette difficulté; l'ordre de l'Archange était une preuve manifeste de la volonté de Dieu , et la pieuse entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à être récompensée. On rapporte qu'une nuit, au village d'Itius, connu aujourd'hui sous le nom de Moh- titier, « saint Michel se montra en vision à un homme appelé Bain, » l'un « des plus apparens de sa paroisse, » et par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l'un était encore au berceau ; l'Archange l'ayant averti d'aller au mont Tombe travailler avec ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s'empressa d'obéir, et au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers qui dominaient comme des géants la cime de la montagne; il les déracina et les fit rouler au fond de l'abîme. En récompense d'un tel service, il reçut une ferme que sa famille pos- séda pendant plusieurs siècles et pour laquelle elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel. « D'autres, dit Dom Huynes, rapportent cette action autrement et le tout, selon qu'ils disent, se voit dépeint sur une vitre de l'église faicte il y a environ cent soixante ans, et de plus cela est dans quelques manuscripts de ce Mont. Ils disent donc que cet homme estant venu avec onze de ses enfants et ne pouvant rien faire non plus que les autres, saint Aubert luy demanda s'il avoit amené tous ses en-

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fants, ainsy que saint Michel luy avoit commandé, et qu'iceluy répon- dit qu'ouy, excepté qu^il avoit encore un petit garçon et qu'il ne Tavoit apporté estant incapable de travailler, alors saint Aubert dit qu'on Tallast quérir, d'autant, dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes et foibles de ce monde pour confondre les forts et puissants. Ayant esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit pied sé- nestre contre une de ces poinctes qui estoit plus difficile à desmolir, il l'imprima dedans comme si c'eust esté cire molle et fit tomber par cet attouchement cette poincte du haut en bas on la voit encore à présent avec l'impression du pied de l'enfant. Depuis saint Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle la chapelle qu'on y voit encore. » Telle est la légende du petit Bain, si célèbre au moyen âge et dans les temps modernes. C'est la faiblesse de l'homme élevant un temple à l'Ange de la force.

Les plus grands obstacles étaient surmontés*, mais quelle forme et quelle dimension fallait-il donner à l'édifice ? Ici encore le ciel vint en aide au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla le sommet de la montagne, à l'exception de l'espace que devait occuper le nouveau sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les volontés de l'Archange et s'empressa de commencer la construction. Les murs s'élevèrent rapidement et bientôt l'édifice fut achevé. Si l'on en croit les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable, la grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions, la même sé- vérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet oratoire n'éga- lait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui viendront plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit longtemps l'admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par des prodiges éclatants;, plus d'une fois il fut célébré par les poètes chrétiens: l'un d'eux rapporte qu'il s'éleva de terre au chant joyeux des saints canti- ques, et que, par sa beauté et ses proportions, il était digne de l'Ar- change qui devait en être le protecteur.

Avant de célébrer la dédicace « l'évêque d'Avranches reçut du bien- heureux Michel l'ordre d'envoyer très promptement des frères au monte Gargano, « à l'extrémité de l'Italie méridionale, pour en rap-

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porter des reliques précieuses, qui seraient déposées dans le nouveau sanctuaire. Les chanoines députés pour cette importante mission reçu- rent dans leur voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres prépo- sés à la garde de Téglise du monte Gargano les accueillirent comme des envoyés du ciel; Tévêque de Siponto, aujourd'hui Manfredonia, voulut lui-même connaître les merveilles accomplies sur le mont Tombe et il se réjouit de voir le culte de saint Michel s'étendre au loin dans les Gaules. Les chanoines d'Avranches exposèrent alors le but de leur voyage, et Ton s'empressa de les satisfaire en leur donnant « une partie du voile de pourpre « que l'Archange avait déposé sur l'au- tel du monte Gargano, et « un fragment du marbre » qu'il avait marqué d'une empreinte miraculeuse, lors de son apparition. Chargés d'un trésor si précieux, les messagers d'Aubert prirent congé de leurs hôtes, après avoir promis de rester avec eux en union intime de prières et de bonnes œuvres-, promesse qui fut toujours fidèlement gardée, comme on pourra le constater plus d'une fois dans le cours de cette histoire. Le retour à travers l'Italie et les Gaules fut une marche triom- phale, signalée chaque jour par des prodiges sans nombre; partout les populations se portaient en foule sur le passage des voyageurs; « douze aveugles recouvrèrent la vue, « et plusieurs malades furent rendus à la santé. Ainsi, dans la pensée des peuples, saint Michel exerçait déjà les fonctions « d'ange médecin, « que le moyen âge lui fit partager avec saint Raphaël.

Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par l'évêque d'Avranches , qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres et un grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers âges pour comprendre les transports de joie, les élans d'enthousiasme et les accents de piété qui s'échappèrent de tous les cœurs à la vue des saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu'une femme aveugle, s'étant fait conduire sur le parcours de la procession, recouvra soudain la vue et s'écria : « Qu'il fait beau voir ! » Dès lors son village, appelé Astériac, prit le nom de Beauvoir^ qu'il a toujours gardé. Les chanoines furent saisis d'étonnement quand ils arrivèrent sur la plage, à une petite distance du mont Tombe; non seulement le sanc- tuaire de l'Archange était achevé, mais on avait bâti sur le flanc de la

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montagne plusieurs petites cellules, qui formaient le noyau de la cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace solennelle était arrivé. Le 16 octobre 709, Tévêque d'Avranches, en présence d'un concours extraordinaire de peuple, fit la consécration, selon l'usage établi dans l'Église depuis le pape saint Sylvestre. Le morceau de pourpre et le fragment de marbre donnés par l'évêque de Siponto furent portés en procession et déposés sur l'autel, dans une châsse; ensuite le pieux pontife, assisté de ses chanoines et de ses prêtres, célébra les saints mystères et distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. La basilique fut dédiée au prince de la milice céleste, et à partir de ce moment, la montagne s'appela le Mont-Saint-Michel au péril de la mer.

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Cette fête eut un retentissement qui s'étendit au loin dans l'Eglise et se perpétua d'âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore aux visiteurs un débris de l'autel sur lequel le bienheureux Aubert offrit le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était conservée dans la chapelle de la Vierge, probablement à l'endroit même s'élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le 16 octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée pour honorer l'anni- versaire d'un si beau jour. D'après une pieuse tradition, Notre-Sei- gneur, accompagné de saint Michel et assisté par les anges, descendit des cieux, fit lui-même la consécration de l'église et en confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce moment les esprits célestes ne quit- tèrent plus la sainte montagne et dans le silence des nuits , quand la prière des hommes ne montait plus vers le trône de l'Éternel, ils commençaient une hymne de louange à la gloire du Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces chrétiens vigoureux dont la foi simple et naïve n'avait point reçu les atteintes du scepticisme et de l'in- crédulité*, dans leur pensée, l'Archange inaugura par une série de pro- diges l'introduction de son culte solennel en France, et traça lui-même en caractères visibles les premières pages de son histoire, pour nous faire entrevoir dès l'origine combien la trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient pas toujours dégager la vérité des récits légendaires ou des fictions poétiques, et parfois leur enthousiasme voyait des miracles dans les événements qui pouvaient s'interpréter sans l'intervention di-

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recte du ciel-, mais ils comprenaient mieux que nous la belle et su- blime physionomie de saint Michel. D'un autre côté pourquoi tant de pompe et tant d'éclat pour un modeste oratoire isolé au fond de la Neus- trie? Pourquoi cet élan général qui s'empare à la fois de tous les cœurs, ce frémissement mystérieux qui soudain fait tressaillir nos pères? Ne faut-il pas en conclure que l'on saluait déjà dans le vainqueur de Satan Tange tutélaire de la France mérovingienne?

IV

SAINT MICHEL ET LA FRANCE MEROVINGIENNE.

E culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au com- mencement du huitième siècle; mais, comme on Ta vu, ce triomphe était préparé depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que TArchange veilla sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé TÉvangile. Quand le roi Clovis engagea nos des- tinées à la journée de Tolbiac, le succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha pour les Suèves; mais le héros